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dimanche 11 juillet 2010

Relier ou isoler ?

Les deux bouts de la langue

par Michel Onfray


Au commencement était Babel, chacun connaît l'histoire : les hommes parlent une seule et même langue, dite "adamique", celle du premier d'entre eux. Puis ils se proposent de construire une immense tour destinée à pénétrer les cieux. Pareille architecture suppose que les hommes habitant le même élément que Dieu en deviendraient de facto les égaux. Cette volonté prométhéenne agit comme une autre formule du péché originel car, goûter du fruit de l'arbre de la connaissance, c'est savoir tout sur chaque chose, autrement dit, une fois encore, égaler Dieu. Il y eut une sanction pour le geste d'Ève, personne n'a oublié... De même pour celui des constructeurs de Babel : la confusion des langues.

Dieu qui est amour, rappelons-le pour qui aurait la fâcheuse tendance à l'oublier, descend sur Terre pour constater de visu l'arrogance de ces hommes. "Il dit : "Voilà qu'à eux tous ils sont un seul peuple et ont un seul langage ; s'ils ont fait cela pour leur début, rien désormais pour eux ne sera irréalisable de tout ce qu'ils décideront de faire. Allons ! Descendons et là, brouillons leur langage, de sorte qu'ils n'entendent plus le langage les uns des autres." Et Yahvé les dispersa, de là, à la surface de toute la Terre, et ils cessèrent de bâtir la ville." (Gen. 11, 6-7) - où comment semer la discorde...

Dès lors, il y eut des langues, certes, mais surtout l'incompréhension parmi les hommes. De sorte que la multiplicité des idiomes constitue moins une richesse qu'une pauvreté ontologique et politique. On se mit alors à parler local, ce que d'aucuns célèbrent aujourd'hui comme le fin du fin. Je songe aux "nationalistes", plus justement nommés "indépendantistes régionaux", qui font de la langue un instrument identitaire, un outil de fermeture sur soi, une machine de guerre anti-universelle, autrement dit un dispositif tribal.

Précisons que le politiquement correct passe souvent sous silence cette information qu'il n'existe pas une langue corse, une langue bretonne, mais des dialectes corses ou bretons, chacun correspondant à une étroite zone géographique déterminée par le pas d'un homme avant l'invention du moteur. Le mythe d'une langue corse ou d'un unique parler breton singe paradoxalement le jacobinisme honni, car lesdites langues régionales sont compartimentées en groupe de dialectes - j'eus des amis corses qui, le vin aidant, oubliaient un instant leur religion et leur catéchisme nationaliste pour avouer qu'un berger du cap corse ne parlait pas la même langue que son compagnon du cap Pertusato ! Babel, Babel...

La langue régionale exclut l'étranger, qui est pourtant sa parentèle républicaine. Elle fonctionne en cheval de Troie de la xénophobie, autrement dit, puisqu'il faut préciser les choses, de la haine de l'étranger, de celui qui n'est pas "né natif" comme on dit. Or, comme une espèce animale, une langue obéit à des besoins relatifs à une configuration temporelle et géographique ; quand ces besoins disparaissent, la langue meurt. Vouloir faire vivre une langue morte sans le biotope linguistique qui la justifie est une entreprise thanatophilique. Son équivalent en zoologie consisterait à vouloir réintroduire le dinosaure dans le quartier de la Défense et le ptérodactyle à Saint-Germain-des-Prés...

A l'autre bout de la langue de fermeture, locale, étroite, xénophobe, il existe une langue d'ouverture, globale, vaste, cosmopolite, universelle : l'espéranto. Elle est la création de Ludwik Zamenhof, un juif de Bialystok, une ville alors située en Russie (en Pologne aujourd'hui). Dans cette cité où la communauté juive côtoyait celle des Polonais, des Allemands et des Biélorusses, les occasions de ne pas se comprendre étaient nombreuses. En ces temps, déjà, Dieu pouvait jouir de son forfait. Fin 1870-début 1880, l'espéranto se propose donc le retour au Babel d'avant la colère divine.

A l'heure où le mythe d'une langue adamique semble prendre la forme d'un anglais d'aéroport parlé par des millions d'individus, on comprend que la langue de Shakespeare mutilée, amputée, défigurée, massacrée, dévitalisée, puisse triompher de la sorte puisqu'on lui demande d'être la langue du commerce à tous les sens du terme. Vérité de La Palice, elle est langue dominante parce que langue de la civilisation dominante. Parler l'anglais, même mal, c'est parler la langue de l'Empire. Le biotope de l'anglais a pour nom le dollar.

Mais cette langue agit aussi comme un régionalisme planétaire : elle est également fermeture et convention pour un même monde étroit, celui des affaires, du business, des flux marchands d'hommes, de choses et de biens. Voilà pour quelle raison l'espéranto est une utopie concrète à égalité avec le projet de paix perpétuelle de l'abbé de Saint-Pierre, autant d'idées de la raison dont le biotope n'est pas "l'avoir" mais "l'être" - plus particulièrement "l'être ensemble" sans perspective d'échanges autres que de biens immatériels.

L'espéranto propose d'habiter une langue universelle, cosmopolite, globale qui se construit sur l'ouverture, l'accueil, l'élargissement ; elle veut la fin de la malédiction de la confusion des langues et l'avènement d'un idiome susceptible de combler le fossé de l'incompréhension entre les peuples ; elle propose une géographie conceptuelle concrète comme antithèse à la religion du territoire ; elle parie sur l'être comme généalogie de son ontologie et non sur l'avoir ; elle est le voeu d'une nouvelle Grèce de Périclès pour l'humanité entière - car était grec quiconque parlait grec : on habitait la langue plus qu'un territoire - ; elle est la volonté prométhéenne athée non pas d'égaler les dieux, mais de faire sans eux, de quoi prouver que les hommes font l'histoire - et non l'inverse.

Article paru dans l'édition du journal Le Monde du 10.07.10.
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mercredi 26 mai 2010

L'Intelligence Artificielle aujourd'hui

Redéfinir l’Intelligence Artificielle (IA)

par Jean-Paul Baquiast


Ce texte commente un article qui vient de paraître dans la revue du MIT : MIT News http://web.mit.edu/newsoffice/2009/ai-overview-1207.html

Dans un article que nous publions simultanément sur ce site [cf. Automates Intelligents : "La Chine bientôt première puissance scientifique mondiale ?"] nous envisageons la perspective selon laquelle la Chine entreprendrait dans les prochaines années ou décennies la construction d’une vaste Intelligence Générale artificielle (AGI) qui pourrait être fortement marquée par ses propres valeurs civilisationelles. Si cette perspective inquiète certains chercheurs en IA américains ou européens, c’est que l’IA, tant aux États-Unis qu’en Europe, marque le pas depuis des années. Cela tient à différentes causes. D’une part, les crédits et chercheurs disponibles sont attirés par les recherches militaires (par exemple la réalisation de drones et satellites de plus en plus autonomes). Ces recherches restent confidentielles, car leurs retombées civiles sont étroitement réglementées. D’autre part, d’étranges peurs, quasiment religieuses, continuent à régner dans le domaine de l’IA et dans celui, associé, des cerveaux et consciences artificiels. On craint de voir remettre en cause le préjugé selon lequel il n’est d’intelligence possible qu’humaine et que, par ailleurs, il n’est d’intelligence humaine que d’inspiration divine.

On ne doit pas cependant minimiser les énormes progrès réalisés par l’IA sous ses différentes formes depuis les origines. Même si la prédiction d’Herbert Simon en 1960 : " Machines will be capable, within 20 years, of doing any work a man can do." n’a pas été tenue, il suffit de se référer aux travaux des différentes sociétés savants consacrées à l’IA, par exemple en France l’Association Française pour l’IA, ou Afia), pour s’en rendre compte. Mais nos lecteurs savent par ailleurs que les ambitieuses et semble-t-il très pertinentes idées du professeur Alain Cardon relativement à la réalisation d’une conscience artificielle n’ont jamais reçu de soutiens officiels.

Aux Etats-Unis cependant, où l’IA fut inventée il y a plus de 50 ans, un certain nombre de pionniers, rejoints par des chercheurs plus jeunes, pensent aujourd’hui qu’une nouvelle opportunité s’ouvre pour la définition d’une IA tenant compte des divers progrès réalisés par ailleurs : nouvelles technologies de la communication, neurosciences computationnelles, biologie évolutionnaire, etc.

Le MIT s’engage résolument dans cette direction, puisque il vient de lancer un projet nommé Mind Machine Project, ou MMP, doté d’un budget de 5 millions de dollars programmé sur 5 ans. La somme de 5 millions peut paraître faible, au regard des crédits bien plus importants consacrés par la DARPA du Département de la défense à des thèmes voisins. Mais aux USA il n’y a pas de barrières étanches entre agences, et le crédit sera sans doute augmenté en cas de réussite. Certes, il faut toujours, face à de telles annonces, tenir compte d’une possible « intox » destinée à décourager d’autres tentatives analogues de par le monde. Le prétendu projet de Calculateur de 5e génération japonais en avait donné un exemple emblématique dans les années 1970-80. Cependant, concernant le MIT, l’affaire parait sérieuse.

Le principe servant de point de départ au projet et lui donnant tout son intérêt consiste à revoir entièrement les conceptions actuelles relatives au fonctionnement de l’esprit, de la mémoire et de l’intelligence afin de mieux pouvoir les transposer sur des bases matérielles artificielles. L’ambition affichée est de revenir aux présupposés fondamentaux ayant guidé 30 ans de recherches sur l’IA, afin de retrouver les visions initiales qui avaient été gelées faute des connaissances et des technologies adéquates. Selon un des promoteurs du MMP, Neil Gershenfeld, il convient ainsi de redéfinir l’esprit, la mémoire et le corps tels que l’IA traditionnelle s’était efforcée jusqu’à présent de les simuler.

Concernant l’esprit se pose la question de la modélisation de la pensée. Le cerveau humain s’est formé au cours de millions d’années d’évolution et comporte un ensemble complexe de solutions et systèmes, auquel il fait appel pour résoudre les problèmes qui se posent à lui. Malheureusement, les processus qu’il utilise ne sont pas modélisables. L’IA dispose de son côté de nombreuses solutions dispersées qui donnent de bons résultats dans des cas précis mais ne peuvent à elles seules servir de base à la construction d’une IA générale. L’objectif serait aujourd’hui de faire coopérer ces processus afin d’obtenir un outil général de résolution de problèmes (general problem solver).

Concernant la mémoire, il est admis que le cerveau humain navigue dans l’immense stock de pensées et de souvenirs qu’il a mémorisé au cours d’une vie entière sans utiliser des algorithmes précis. Il s’accommode au contraire des ambiguïtés et des no n-pertinences. Vouloir que l’IA utilise des processus rigoureux de recherche en mémoire représente d’une part une impossibilité pratique et surtout, d’autre part, une erreur de direction. Il faut au contraire trouver des méthodes gérant l’ambiguïté et l’inconsistance, comme le fait le cerveau.

Concernant enfin l’équivalent du corps pour un système d’IA, il conviendra également de changer de perspectives. Selon Gershenfeld, les ordinateurs sont programmés pour écrire des séquences de lignes de code. Mais le cerveau ne travaille pas, là encore, de cette façon. Dans le cerveau, tout peut arriver tout le temps. Gershenfeld propose une nouvelle approche pour la programmation, intitulée RALA (pour « reconfigurable asynchronous logic automata »). L’objectif sera de réorganiser les calculs sous forme d’unités physiques dans le temps et dans l’espace, afin que la description informatique d’un système coïncide avec le système qu’elle représente. On pourrait ainsi obtenir des traitements en parallèle à un niveau de détail aussi fin que celui réalisé dans le cerveau.

Le projet MMP regroupe 5 générations de chercheurs en AI, à commencer par le plus ancien, Marvin Minsky. Il est dirigé par Newton Howard, qui est venu au MIT après des activités diverses dans l’industrie. Le financement du projet provient de la “Make a Mind Company” presidée par Richard Wirt, de Intel.

Les membres du projet se donnent de grandes ambitions, destinées à exploiter les ressources désormais disponibles des neurosciences observationnelles et d’ordinateurs capables de performances élevées pour des coûts négligeables. C’est ainsi que Marvin Minsky voudrait obtenir un système capable de passer avec succès un Test de Turing renforcé, par exemple lire un livre pour enfant, comprendre l’histoire qui y est présentée, la résumer avec ses propres termes et répondre à des questions raisonnablement compliquées à son sujet.

Un autre objectif serait d’obtenir ce que le groupe nomme des « systèmes d’assistance à la cognition ». Ceux-ci pourraient dans un premier temps fournir des aides aux personnes souffrant de déficits tels que la maladie d’Alzheimer. Mais plus généralement ils pourraient augmenter les capacités cognitives des individus normaux. Ils identifieraient exactement les informations dont les sujets auraient besoin pour accomplir telle ou telle tâche et s’efforceraient de les mettre à leur disposition. Ils utiliseraient à cette fin les bases de données personnelles disponibles ainsi bien entendu que les ressources de l’Internet. A plus long terme, l’objectif serait de permettre aux cerveaux des individus de se comporter comme l’i-Phone aujourd’hui : faire appel à des centaines d’applications permettant de résoudre aussi bien les problèmes courants que les questions les plus théoriques. Mais dans cette perspective, le cerveau n'aurait pas besoin de l’intermédiaire d’un i-Phone. Ce seraient les assistants à la cognition dont il disposerait qui joueraient ce rôle, avec une efficacité que l’on voudrait bien meilleure.

Pour les promoteurs du projet, un délai de 5 ans peut être considéré comme convenable pour atteindre ces divers objectifs.

Pour en savoir plus :

© Automates Intelligents
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dimanche 21 février 2010

Le stress et l'avenir d'une illusion

par Didier Toussaint
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Le 1er février, la lutte contre le stress en France aura sa date anniversaire. Le ministère du travail enjoint toute entreprise de plus de 1 000 salariés d'entamer des négociations avec les partenaires sociaux sur le sujet avant cette échéance.

On ne peut que se réjouir de la prise de conscience à l'endroit de ce fléau bien réel. Mais entre le constat et le diagnostic, il y a un gouffre. A une époque où l'efficience est devenue une religion, on a pris l'habitude de confondre le moyen d'action avec la fin. Or, il faut bien le dire, devant l'inflation de dispositifs censés détecter les risques psycho-sociaux sous forme d'observatoires ou d'indices en tous genres, le diagnostic sur le stress semble quelque peu bâclé. Trois mythes, en particulier, doivent être dissipés.

Le premier d'entre eux est celui du management. On ne cesse d'associer stress et harcèlement, et de voir une cause dans un soi-disant style de management. L'apparence des faits légitime cette analyse, leur réalité l'infirme. Le stress est un symptôme mondial. Les causes en sont connues ; pression exercée sur les salariés au nom de la rentabilité, mondialisation, chômage, sans oublier les sollicitations permanentes d'un temps réel rythmé par les technologies de l'information et de la communication.

Ce qui cesse d'être mondial parce que propre à la France, c'est le thème de la souffrance au travail, popularisé par Christophe Dejours il y a déjà dix ans. La conversion du stress en souffrance est un symptôme national dont la mise en scène s'organise autour d'un pouvoir soupçonné de harcèlement volontaire et d'une victime que cette souffrance pousserait au suicide. Il y a chez nous ce réflexe largement partagé consistant à mettre en accusation des personnes, là où dans des pays comme ceux de l'Europe du Nord, on a conscience que dans un monde qui change très vite, ce sont les structures qui doivent s'adapter en premier. Dans un pays où l'on est convaincu que l'enfer c'est les autres, l'action collective est plus volontiers envisagée sous l'angle d'un huis clos infernal entre personnes que sous son aspect institutionnel.

Le deuxième mythe sur le stress est la question de son coût. On ne cesse d'avancer que l'absentéisme et le manque d'efficacité sont un coût économique, comme si la lutte contre le mal n'allait pas de soi et devait être justifiée. Or, en matière de coût il est préférable de raisonner sur des soldes que sur des postes isolés. L'économie du stress est malheureusement globalement positive, son coût apparent étant largement compensé et dépassé par ses bénéfices. Il suffit pour s'en rendre compte de voir comment un titre s'apprécie en Bourse sur simple annonce d'un plan de licenciement. Tout indique aujourd'hui, dans la vie des affaires, que ce qui pour les personnes est facteur de stress sera pour certaines institutions financières une source de bénéfice dans des proportions qui demeurent largement favorables aux secondes. Il faut voir les choses en face ; ce qui est un coût pour elles, c'est la ressource humaine en tant que telle, et non sa souffrance.

Dernier mythe enfin, celui d'une corrélation entre l'épanouissement des salariés et la rentabilité de l'entreprise. On entend souvent dire qu'une entreprise n'est performante que si ses salariés sont heureux. L'expérience indique systématiquement le contraire. Les exemples ne manquent pas. Renault, à l'ambiance chroniquement tendue depuis l'origine, est le seul des deux survivants français d'un secteur automobile qui comptait plus de cent acteurs au début du XXe siècle. Qui veut croire aujourd'hui qu'Apple, Wall-Mart ou Toyota sont des havres de bonheur ? On ne conteste pas en revanche leur place de leaders.

Il est important de ne pas se tromper de cible. On cherche à mesurer ce qui, au fond, relève de phénomènes à la fois culturels et inconscients. Ce n'est pas seulement en quantifiant les suicides et les risques qui les induisent qu'on parviendra à contenir le mal, même si la démarche est fort utile. Chiffrer, c'est constater, c'est s'en remettre une fois de plus à ce que Robert Musil qualifiait d'arrogant langage des mathématiques. Démonter les mécanismes institués produisant de la souffrance appelle un autre type de langage, celui qui privilégie le sens des faits par rapport à leur mesure.

En France, ce n'est pas tant le stress qui génère de la souffrance que la misère institutionnelle de nos entreprises qui livrent les individus en pâture à des remèdes dont l'apparence technique, sous forme de sondages, questionnaires et formation au management, suffit à les rendre légitimes. Ce sont là des applications maladroites de pratiques anglo-saxonnes qui n'ont de sens que dans leur contexte culturel d'origine. Le choix des moyens présuppose une certaine conscience des fins.

Didier Toussaint est consultant DIT et co-auteur de Vers un autre monde économique (ouvrage collectif), éd. Descartes & Cie, Paris, 2009.



Article paru dans l'édition du journal Le Monde du 28.01.10.

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dimanche 18 octobre 2009

Benoît Mandelbrot : "Il était inévitable que des choses très graves se produisent"

Dès 1964, Benoît Mandelbrot, l'inventeur de la théorie mathématique des fractales, avait perçu que les modèles mathématiques utilisés par les financiers étaient erronés, et avait tenté d'alerter sur leurs dangers. Son denier livre, Une approche fractale des marchés (Odile Jacob, 2004), paru quatre ans avant la crise financière, était prémonitoire. Mais il ne fut guère écouté.

Benoît Mandelbrot n'est pas certain qu'il le soit davantage aujourd'hui, nous a-t-il confié, lors de son passage à Paris, le 11 octobre, à l'occasion de la projection à Paris du film Fractales, à la recherche de la dimension cachée, dans le cadre du festival international du film scientifique Pariscience.

Dans votre livre, vous dites que "la finance doit abandonner ses mauvaises habitudes et adopter une démarche scientifique". Or il a été dit que la crise était en partie due aux mathématiques financières, avec lesquelles on avait conçu des produits trop sophistiqués dont personne ne mesurait les risques. Qu'en pensez-vous ?

Les gens ont pris une théorie inapplicable - celle de Merton, Black et Scholes, issue des travaux de Bachelier qui datent de 1900 -, et qui n'avait aucun sens. Je l'ai proclamé depuis 1960. Cette théorie ne prend pas en compte les changements de prix instantanés qui sont pourtant la règle en économie. Elle met des informations essentielles sous le tapis. Ce qui fausse gravement les moyennes. Cette théorie affirme donc qu'elle ne fait prendre que des risques infimes, ce qui est faux. Il était inévitable que des choses très graves se produisent. Les catastrophes financières sont souvent dues à des phénomènes très visibles, mais que les experts n'ont pas voulu voir. Sous le tapis, on met l'explosif !

Avez-vous l'impression maintenant que les risques sont mieux pris en compte ?

Il y a quelques jours, j'ai déjeuné avec des dirigeants d'une grande banque américaine. Ils me disent qu'ils sont contents de leurs modèles. Ils ne veulent pas reconnaître qu'ils se sont trompés. J'espère que ce qu'ils me disent n'est pas la réalité. Personne ne les oblige à dire ce qu'ils font réellement. Les financiers sont très attachés à cette théorie d'une simplicité merveilleuse, que l'on peut apprendre en quelques semaines, puis en vivre toute sa vie. Cette théorie a toujours été complètement fausse. Depuis quelques années néanmoins, on m'écoute de plus en plus. Beaucoup de grands banquiers, en privé, me disent que j'ai parfaitement raison, mais ils estiment que ce n'est pas dans leur rôle de prendre parti.

En 2004, quelques années après l'éclatement de la bulle Internet, vous demandiez qu'une petite fraction des budgets de recherche et développement des grandes institutions financières de Wall Street soit consacrée à la recherche fondamentale. Avez-vous été entendu ?

Aujourd'hui, la plupart de ces compagnies ont renvoyé leurs chercheurs. Alors la question est de savoir à quelle théorie ils se fient ? A celle du doigt mouillé ? Je ne sais pas.

Mais vos élèves sont-ils maintenant davantage prisés ?

Plusieurs de mes élèves, parmi les premiers, ont changé d'avis après leur thèse. Ils ont fait de très belles carrières, en niant ce qu'ils avaient affirmé dans leur thèse. Donc, je n'ai pas beaucoup de disciples. Beaucoup de jeunes étaient intéressés, mais ils trouvaient cela dangereux.

Parce que vous n'étiez pas reconnu par l'establishment ?

C'est cela.

Aux Etats-Unis. Mais est-ce aussi le cas en Europe, en Asie ?

C'est très difficile de le savoir. En un sens, le monde est très unifié ; en un sens, il ne l'est pas. Je sais que mon livre s'est très bien vendu au Japon. Au point qu'ils ont ressorti mes livres antérieurs. La France est moins active à cet égard. L'école de mathématique financière n'a pas changé. Elle est le fait de gens très estimables, de très bons mathématiciens, mais ils sont satisfaits de leur manière de faire et je ne suis pas écouté. En Allemagne, la chancelière (Angela Merkel) avait, paraît-il, mon livre sur sa table de chevet ! Un grand quotidien m'a fait très bien connaître dans ce pays !

Quel est le sujet du livre sur lequel vous travaillez actuellement ?

On m'a demandé d'écrire mon autobiographie. L'influence extraordinaire de mon année de naissance, 1924, qui a fait que j'étais adolescent pendant la guerre, dans des conditions rocambolesques, et que j'ai survécu. Cela m'a rendu extrêmement indépendant. Je n'appartiens à aucune école. J'en ai créé une. Mais elle est indépendante des puissances et des intérêts.

Propos recueillis par Annie Kahn

Article paru dans l'édition du journal Le Monde du 17.10.09.
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mercredi 16 septembre 2009

Alan Turing ou la difficile réhabilitation de la mémoire d'un pionnier de l'informatique

"Nous soussignés demandons au premier ministre de s'excuser pour les poursuites engagées contre Alan Turing qui ont abouti à sa mort prématurée." Cette courte pétition, qui a récolté plus de dix mille signatures, a été soumise au premier ministre britannique. Au Royaume-Uni, tout citoyen peut lancer une pétition qui, si elle rassemble cinq cents signatures en un an, contraint le gouvernement à y apporter une réponse écrite et détaillée.

Alan Turing, né en 1912, est l'un des plus grands mathématiciens britanniques. Pionnier de l'informatique, il est notamment connu pour avoir contribué à décrypter les communications codées utilisées par l'armée allemande durant la seconde guerre mondiale, ainsi que pour ses travaux sur les premiers ordinateurs et sur l'intelligence artificielle. Mais après-guerre, le brillant scientifique perd tout, ou presque : la révélation de son homosexualité – qui constituait à l'époque un délit en Grande-Bretagne – ruine sa carrière. Il est condamné en 1952 à la castration chimique et est banni du complexe militaire où il travaillait. Il continue à travailler sur des modèles mathématiques, mais deux ans plus tard, il se suicide en mangeant une pomme empoisonnée.

Réhabilitation Posthume

Depuis, le scientifique a été réhabilité. Depuis 1966 – un an avant la légalisation totale de l'homosexualité au Royaume-Uni – un "prix Turing", souvent appelé "Nobel de l'informatique", est attribué par l'Association for Computing Machinery. Une statue du mathématicien a été érigée en 2001 à Manchester. Mais pour John Graham-Cumming, l'informaticien britannique qui a lancé la pétition, c'est insuffisant. "Le sort qui a été réservé à Alan Turing est affligeant. Nous avons perdu un grand homme, mort à 41 ans alors qu'il avait probablement beaucoup de grandes choses à accomplir (...). S'il n'était pas mort si jeune, il aurait probablement été fait chevalier", écrit-il sur son blog.

La pétition, qui avait commencé modestement, a reçu le soutien de plusieurs scientifiques, dont le généticien Richard Dawkins, mais aussi de l'auteur Ian McEwan et de plusieurs militants des droits des homosexuels. Pourtant, même John Graham-Cumming est peu optimiste sur les chances d'obtenir des excuses officielles. Il espère que cette campagne permettra au moins de mieux faire connaître l'œuvre de Turing, et d'attirer l'attention des britanniques sur la situation de Bletchley Park, l'ancien complexe secret où travaillait le mathématicien durant la guerre, devenu un musée de l'informatique et aujourd'hui en grande difficulté financière.

L'Héritage De Bletchley Park

Au cœur de la guerre, plus de neuf mille personnes travaillaient à Bletchley Park, dans le plus grand secret. C'est là que les codes secrets utilisés par les marines de guerre allemandes et japonaises furent décryptés, dont le célèbre code "Enigma", que la marine allemande pensait inviolable, contribuant largement à la victoire des alliés. Après-guerre, le site est reconverti en centre de formation : jusqu'en 1970, les anciens employés ne sont même pas autorisés à parler de leurs anciennes fonctions. En 1991, alors que le site menace d'être détruit pour laisser place à des habitations, une association d'anciens employés et de passionnés se monte pour tenter de sauver ce qui peut l'être et d'y créer un musée de l'informatique, qui ouvrira ses portes trois ans plus tard.

Depuis, l'association fonctionne avec très peu de moyens ; English Heritage, l'équivalent britannique des monuments historiques français, a accordé ces dernières années deux subventions exceptionnelles d'un million de livres au total pour des travaux urgents de réparation. Mais l'association estime qu'il lui faudrait 250 000 livres par an pendant trois à cinq ans pour atteindre l'autosuffisance économique et assurer la pérennité du site. Une autre pétition au premier ministre lancée en ce sens avait rassemblé vingt et un mille signatures l'an dernier mais le gouvernement, tout en reconnaissant l'importance historique de Bletchley Park, avait estimé qu'il n'avait pas les moyens de le soutenir davantage.

Damien Leloup

Article paru dans l'édition du journal Le Monde du 31.08.09.
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mardi 15 septembre 2009

Gordon Brown présente des excuses posthumes au mathématicien Alan Turing

Dans une tribune au Daily Telegraph, le premier ministre britannique Gordon Brown a présenté ses excuses, au nom du gouvernement britannique, pour le traitement "déplorable" réservé au mathématicien Alan Turing dans les années 1950. Turing, l'un des plus brillants scientifiques de l'époque, avait largement contribué au décryptage des codes secrets utilisés par l'armée allemande durant la seconde guerre mondiale. Mais après guerre, la révélation de son homosexualité – qui constituait un délit à l'époque – avait ruiné sa carrière ; après une condamnation en justice pour "indécence", il s'était vu refuser toute participation aux grands projets scientifiques de l'époque. Alan Turing s'est suicidé en 1954, en partie, estiment ses défenseurs, parce qu'il avait été condamné à la castration chimique.

"Bien que Turing ait été traité selon la loi de l'époque et que nous ne puissions pas remonter le temps, ce qu'on lui a fait était bien entendu totalement injuste", écrit Gordon Brown. "Il n'est pas exagéré de dire que, sans sa contribution hors du commun, l'histoire de la seconde guerre mondiale aurait pu être très différente", poursuit-il. Depuis plusieurs mois, une pétition au premier ministre demandait des excuses du gouvernement. Elle a été signée par plus de 30 000 personnes et soutenue par plusieurs personnalités du monde de la culture, des sciences et des militants des droits des homosexuels.

Peter Tatchell, militant du groupe Outrage!, qui lutte contre les discriminations faites aux homosexuels, a salué le geste de Gordon Brown, mais estimé qu'il ne s'agissait que d'un premier pas. "Traiter Turing comme un cas particulier, simplement parce qu'il est célèbre, est injuste", estime-t-il. Environ 100 000 Britanniques ont été condamnés à la castration chimique, estime son association, jusqu'au vote du Sexual Offences Act, en 1967, qui légalisait les rapports sexuels entre hommes. L'homosexualité féminine n'était, quant à elle, pas punie par la loi.

Dépêche AFP paru dans l'édition du journal Le Monde du 14.09.09.
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dimanche 14 juin 2009

Changer le rapport de l'homme à la nature n'est qu'un début

par Edgar Morin

Le succès Vert, en France, aux élections européennes ne doit être ni surestimé ni sous-estimé. Il ne doit pas être surestimé, car il résulte en partie de la carence du Parti socialiste, de la faible crédibilité du MoDem et des petites formations de gauche. Il ne doit pas être sous-estimé, car il témoigne aussi du progrès politique de la conscience écologique dans notre pays.

Mais ce qui demeure insuffisant, c'est la conscience de la relation entre politique et écologie. Certes, très justement, Daniel Cohn-Bendit parle au nom d'une écologie politique. Mais il ne suffit pas d'introduire la politique dans l'écologie ; il faut aussi introduire l'écologie dans la politique. En effet, les problèmes de la justice, de l'Etat, de l'égalité, des relations sociales, échappent à l'écologie. Une politique qui n'engloberait pas l'écologie serait mutilée, mais une politique qui se réduirait à l'écologie serait également mutilée.

L'écologie a le mérite de nous amener à modifier notre pensée et notre action sur la nature. Certes, cette modification est loin d'être accomplie. A la vision d'un univers d'objets que l'homme est destiné à manipuler et à asservir ne s'est pas encore vraiment substituée la vision d'une nature vivante dont il faut respecter les régulations et les diversités.

A la vision d'un homme "sur-naturel" ne s'est pas encore substituée la vision de notre interdépendance complexe avec le monde vivant, dont la mort signifierait notre mort. L'écologie politique a de plus le mérite de nous amener à modifier notre pensée et notre action sur la société et sur nous-mêmes.

En effet, toute politique écologique a deux faces, l'une tournée vers la nature, l'autre vers la société. Ainsi, la politique qui vise à remplacer les énergies fossiles polluantes par des énergies propres est en même temps un aspect d'une politique de santé, d'hygiène, de qualité de la vie. La politique des économies d'énergie est en même temps un aspect d'une politique évitant les dilapidations et luttant contre les intoxications consuméristes des classes moyennes.

La politique faisant régresser l'agriculture et l'élevage industrialisés, et par là dépolluant les nappes phréatiques, détoxiquant l'alimentation animale viciée d'hormones et d'antibiotiques, l'alimentation végétale imprégnée de pesticides et d'herbicides, serait en même temps une politique d'hygiène et de santé publiques, de qualité des aliments et de qualité de la vie. La politique visant à dépolluer les villes, les enveloppant d'une ceinture de parkings, développant les transports publics électriques, piétonnisant les centres historiques, contribuerait fortement à une réhumanisation des villes, laquelle comporterait en outre la réintroduction de la mixité sociale en supprimant les ghettos sociaux, y compris les ghettos de luxe pour privilégiés.

En fait, il y a déjà dans la deuxième face de l'écologie politique une part économique et sociale (dont les grands travaux nécessaires au développement d'une économie verte, y compris la construction de parkings autour des villes). Il y a aussi quelque chose de plus profond, qui ne se trouve encore dans un aucun programme politique, c'est la nécessité positive de changer nos vies, non seulement dans le sens de la sobriété, mais surtout dans le sens de la qualité et de la poésie de la vie.

Mais cette deuxième face n'est pas encore assez développée dans l'écologie politique.

Tout d'abord, celle-ci n'a pas assimilé le second message, de fait complémentaire, formulé à la même époque que le message écologique, au début des années 1970, celui d'Ivan Illitch. Celui-ci avait formulé une critique originale de notre civilisation, montrant combien un mal-être psychique accompagnait les progrès du bien-être matériel, comment l'hyperspécialisation dans l'éducation ou la médecine produisait de nouveaux aveuglements, combien il était nécessaire de régénérer les relations humaines dans ce qu'il appelait la convivialité. Alors que le message écologique pénétrait lentement la conscience politique, le message illitchien restait confiné.

C'est que les dégradations du monde extérieur devenaient de plus en plus visibles, alors que les dégradations psychiques semblaient relever de la vie privée et demeuraient invisibles à la conscience politique. Le mal-être psychique relevait et relève encore des médecines, somnifères, antidépresseurs, psychothérapies, psychanalyses, gourous, mais n'est pas perçu comme un effet de civilisation.

Le calcul appliqué à tous les aspects de la vie humaine occulte ce qui ne peut être calculé, c'est-à-dire la souffrance, le bonheur, la joie, l'amour, bref, ce qui est important dans nos vies et qui semble extra-social, purement personnel. Toutes les solutions envisagées sont quantitatives : croissance économique, croissance du PIB. Quand donc la politique prendra-t-elle en considération l'immense besoin d'amour de l'espèce humaine perdue dans le cosmos ?

Une politique intégrant l'écologie dans l'ensemble du problème humain affronterait les problèmes que posent les effets négatifs, de plus en plus importants par rapport aux effets positifs, des développements de notre civilisation, dont la dégradation des solidarités, ce qui nous ferait comprendre que l'instauration de nouvelles solidarités est un aspect capital d'une politique de civilisation.

L'écologie politique ne saurait s'isoler. Elle peut et doit s'enraciner dans les principes des politiques émancipatrices qui ont animé les idéologies républicaine, socialiste puis communiste, et qui ont irrigué la conscience civique du peuple de gauche en France. Ainsi, l'écologie politique pourrait entrer dans une grande politique régénérée, et contribuer à la régénérer.

Une grande politique régénérée s'impose d'autant plus que le Parti socialiste est incapable de sortir de sa crise. Il s'enferme dans une alternative stérile entre deux remèdes antagonistes. Le premier est la "modernisation" (c'est-à-dire le ralliement aux solutions techno-libérales), alors que la modernité est en crise dans le monde. L'autre remède, le gauchissement, est incapable de formuler un modèle de société. Le gauchisme aujourd'hui souffre d'un révolutionnarisme privé de révolution. Il dénonce justement l'économie néolibérale et les déchaînements du capitalisme, mais il est incapable d'énoncer une alternative. Le terme de "parti anticapitaliste" trahit cette carence.

Si l'écologie politique porte sa vérité et ses insuffisances, les partis de gauche portent, chacun à leur façon, leurs vérités, leurs erreurs et leurs carences. Tous devraient se décomposer pour se recomposer dans une force politique régénérée qui pourrait ouvrir des voies. La voie économique serait celle d'une économie plurielle. La voie sociale serait celle de la régression des inégalités, de la débureaucratisation des organisations publiques et privées, de l'instauration des solidarités. La voie pédagogique serait celle d'une réforme cognitive, qui permettrait de relier les connaissances, plus que jamais morcelées et disjointes, afin de traiter les problèmes fondamentaux et globaux de notre temps.

La voie existentielle serait celle d'une réforme de vie, où viendrait à la conscience ce qui est obscurément ressenti par chacun, que l'amour et la compréhension sont les biens les plus précieux pour un être humain et que l'important est de vivre poétiquement, c'est-à-dire dans l'épanouissement de soi, la communion et la ferveur.

Et s'il est vrai que le cours de notre civilisation, devenue mondialisée, conduit à l'abîme et qu'il nous faut changer de voie, toutes ces voies nouvelles devraient pouvoir converger pour constituer une grande voie qui conduirait mieux qu'à une révolution, à une métamorphose. Car, quand un système n'est pas capable de traiter ses problèmes vitaux, soit il se désintègre, soit il produit un métasystême plus riche, capable de les traiter : il se métamorphose.

L'inséparabilité de l'idée du cheminement réformateur et d'une métamorphose permettrait de concilier l'aspiration réformatrice et l'aspiration révolutionnaire. Elle permettrait la résurrection de l'espérance sans laquelle aucune politique de salut n'est possible.

Nous ne sommes même pas au commencement de la régénération politique. Mais l'écologie politique pourrait amorcer et animer le commencement d'un commencement.

Edgar Morin est sociologue, auteur notamment de Pour entrer dans le XXIe siècle (Seuil, 2004).

Article paru dans l'édition du journal Le Monde du 12.06.09.
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mercredi 10 juin 2009

Nous devons repenser la notion de progrès

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par Amartya Sen

Bien avant que la crise économique ne fasse redécouvrir les vertus de la régulation aux gouvernements des grandes puissances mondiales, l'Indien Amartya Sen, Prix Nobel d'économie en 1998, faisait partie des quelques économistes à défendre le rôle de l'Etat contre la vague libérale. Ses travaux ont démontré que les famines étaient créées par l'absence de démocratie plus que par le manque de nourriture. On lui doit l'invention, avec Mahbub Ul Haq, en 1990, de l'indice de développement humain (IDH), qui intègre, en plus du niveau de revenu par habitant, les questions de santé et d'éducation.

C'est à ce titre que M. Sen, âgé de 75 ans et professeur à Harvard (Etats-Unis), a été invité par Nicolas Sarkozy à participer à la Commission sur la mesure de la performance économique et du progrès social, qui doit proposer avant fin juillet de nouveaux indicateurs économiques, sociaux et environnementaux destinés à compléter le produit intérieur brut (PIB). Des indicateurs qui ne sont que des instruments au service du débat public, pour l'économiste dont le prochain livre,
The Idea of Justice, doit être publié en France cet automne.

La crise économique est-elle l'occasion de revoir notre modèle de croissance ?

C'est certainement une opportunité de le faire, et j'espère en tout cas qu'on ne reviendra pas au "business as usual" une fois le séisme passé. La crise est le produit des mauvaises politiques économiques, particulièrement aux Etats-Unis. Les outils de régulation ont été démolis un par un par l'administration Reagan jusqu'à celle de George Bush. Or le succès de l'économie libérale a toujours dépendu, certes, du dynamisme du marché lui-même, mais aussi de mécanismes de régulation et de contrôle, pour éviter que la spéculation et la recherche de profits conduisent à prendre trop de risques.

Est-ce seulement une question de régulation, ou faut-il repenser plus largement les notions de progrès et de bonheur ?

Oui, il faut les repenser. Mais le bonheur et la régulation sont des questions liées. Penser au bonheur des gens, mais aussi à leur liberté, à leur capacité à vivre comme des êtres doués de raison, capables de prendre des décisions, cela revient à se demander comment la société doit être organisée. Si vous pensez que le marché n'a pas besoin de contrôle, que les gens feront automatiquement les bons choix, alors vous ne vous posez même pas ce genre de question. Si vous êtes préoccupés par la liberté et le bonheur, vous essayez d'organiser l'économie de telle sorte que ces choses soient possibles. Quelles régulations voulons-nous ? Jusqu'à quel point ? Voilà les questions importantes dont nous devons discuter collectivement.

Faut-il pour cela développer d'autres outils de mesure que le PIB, qui fait débat ?

C'est absolument nécessaire. Le PIB est très limité. Utilisé seul, c'est un désastre. Les indicateurs de production ou de consommation de marchandises ne disent pas grand-chose de la liberté et du bien-être, qui dépendent de l'organisation de la société, de la distribution des revenus. Cela dit, aucun chiffre simple ne peut suffire. Nous aurons besoin de plusieurs indicateurs, parmi lesquels un PIB redéfini aura son rôle à jouer.

Les indicateurs reflètent l'espérance de vie, l'éducation, la pauvreté, mais l'essentiel n'est pas de les mesurer, c'est de reconnaître que ni l'économie de marché ni la société ne sont des processus autorégulés. Nous avons besoin de l'intervention raisonnée de l'être humain. C'est ce pourquoi la démocratie est faite. Pour discuter du monde que nous voulons, y compris en termes de régulation, de système de santé, d'éducation, d'assurance chômage... Le rôle des indicateurs est d'aider à porter ces débats dans l'arène publique, ce sont des outils pour la décision démocratique.

L'indice de développement humain (IDH) peut-il être un de ces indicateurs ?

L'IDH a été au départ conçu pour les pays en développement. Il permet de comparer la Chine, l'Inde, Cuba... Il donne aussi des résultats intéressants avec les Etats-Unis, principalement parce que le pays n'a pas d'assurance santé universelle et est marqué par de fortes inégalités. Mais nous avons besoin d'autres types d'indicateurs pour l'Europe et l'Amérique du Nord, sachant que ce ne seront jamais des indicateurs parfaits.

Quand vous avez construit l'IDH, la crise environnementale n'était pas perçue dans toute sa gravité. Modifie-t-elle votre vision de la lutte contre la pauvreté ?

Le déclin de l'environnement affecte nos vies. De façon immédiate, dans notre quotidien, mais il affecte aussi les possibilités du développement à plus long terme. L'impact du changement climatique est plus fort sur les populations les plus pauvres. Prenez l'exemple de la pollution urbaine : ceux qui souffrent le plus sont ceux qui vivent dans la rue. La plupart des indicateurs de pauvreté ou de qualité de la vie sont sensibles à l'état de l'environnement. Voilà pourquoi il est important que les questions de pauvreté, d'inégalités soient prises en compte dans les négociations climatiques internationales.

Comment faire ?

Il faut que les pays les plus pauvres soient représentés dans les instances de négociation. L'élargissement du G8 à vingt pays marque un vrai progrès. Les points de vue de la Chine, de l'Inde, de l'Afrique du Sud et de quelques autres pays émergents sont maintenant pris en compte. Mais il n'est pas suffisant de donner la parole à ceux qui ont le mieux réussi. Ils ne portent pas les préoccupations des plus pauvres. L'Afrique reste trop négligée. Le rôle de l'Assemblée générale des Nations unies doit être renforcé. C'est le seul lieu où, quel que soit son poids économique, un pays peut s'exprimer à égalité avec les autres.

Vos travaux sur la résolution des famines grâce à la démocratie s'appliquent-ils à la crise alimentaire actuelle ?

La démocratie permet d'éviter les famines, car c'est un phénomène contre lequel il est assez facile de mobiliser l'opinion. A partir du moment où l'Inde a eu un gouvernement démocratique, en 1947, elle n'a plus connu de famine. En revanche, la démocratie ne suffit pas à enrayer la malnutrition, qui est un phénomène plus complexe. Il faut un engagement très fort des partis politiques et des médias pour attirer l'attention sur ces questions et créer un débat public.

Etes-vous inquiet de voir les surfaces destinées aux agrocarburants s'accroître au détriment des cultures alimentaires ?

Oui, je suis inquiet de voir combien il peut être plus rentable d'utiliser la production agricole pour fabriquer de l'éthanol que pour nourrir des gens. La crise alimentaire ne s'explique pas de façon malthusienne - ce n'est pas un problème en soi de nourrir 6 milliards ou 9 milliards de personnes. Les raisons de la pénurie sont plus complexes. Je pense notamment à la compétition entre les différents usages de la terre, mais aussi à l'évolution du régime alimentaire en Inde et en Chine, où la demande de nourriture par habitant s'accroît.

Vous dénoncez une approche coercitive des politiques démographiques. Pourquoi ?

Il y a deux façons de voir l'humanité : comme une population inerte, qui se contente de produire et de consommer pour satisfaire des besoins ; ou comme un ensemble d'individus doués de la capacité de raisonner, d'une liberté d'action, de valeurs. Les malthusiens appartiennent à la première catégorie : ils pensent par exemple que pour résoudre les problèmes de surpopulation, il suffit de limiter le nombre d'enfants par famille. Plusieurs pays ont essayé et ils n'ont pas eu beaucoup de succès.

Le cas de la Chine est plus complexe qu'il n'y paraît : on accorde selon moi trop de crédit à la politique de l'enfant unique, alors que les programmes en faveur de l'éducation des femmes, l'accès à l'emploi ont certainement fait autant pour la maîtrise de la croissance démographique. Et n'oublions pas que, pour Malthus, à la fin du XVIIIe siècle, un milliard d'humains sur Terre, c'était déjà trop !

Propos recueillis par Grégoire Allix et Laurence Caramel

Article paru dans l'édition du journal Le Monde du 08.06.09.
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mardi 31 mars 2009

Au-delà de la récession, nous sommes face à une crise de civilisation


par Luiz Inácio Lula da Silva


Contrairement aux crises de ces quinze dernières années - en Asie, au Mexique ou en Russie -, l'actuelle tempête qui s'est abattue sur la planète trouve son origine au centre de l'économie mondiale, aux États-Unis. Après avoir atteint l'Europe et le Japon, la crise menace les pays émergents qui bénéficiaient d'une extraordinaire croissance et d'un sain équilibre macroéconomique.

En Amérique du Sud, les dix dernières années ont été marquées par un fort processus de croissance, accompagné d'une sensible amélioration sociale, d'une stabilité macroéconomique et d'une réduction de la vulnérabilité externe. Ce processus a eu lieu dans un contexte d'expansion et de renforcement de la démocratie.

Les dérives d'un capital financier détaché de la production, additionnées à l'irresponsable déréglementation des marchés, ont conduit le monde dans une impasse dont même les responsables sont incapables d'évaluer l'ampleur. La crise a mis au jour les profondes erreurs de politiques économiques présentées comme infaillibles et la fragilité des organismes multilatéraux de Bretton Woods. Elle a montré l'obsolescence des instruments de gouvernance mondiale.

La transformation du G20, jusque-là organisme technique, en instance de chefs de gouvernement des principales économies du monde est positive. Il est cependant important qu'il puisse apporter des solutions capables de contrer les effets dévastateurs de la crise et de conduire vers une profonde reformulation de l'économie internationale à moyen et long termes. La réunion du G20 à Londres ne peut décevoir les attentes. Il est nécessaire de trouver des réponses qui créent les conditions de la relance économique.

Parmi les problèmes les plus urgents, le rétablissement du crédit et la lutte contre le protectionnisme me semblent des thèmes centraux. La chute du commerce mondial et des investissements est liée à l'insuffisance de liquidités dans le monde. Elle pénalise les pays émergents. Il revient donc au FMI d'irriguer l'économie internationale, principalement des pays émergents, afin d'inverser, avant qu'il ne soit trop tard, l'actuelle tendance récessive.

Je sais qu'il ne sera pas facile de conclure le cycle de Doha (négociations au sein de l'OMC sur une nouvelle phase de libéralisation des échanges), qui était sur le point de l'être l'an dernier. En temps de crise, le protectionnisme, que je qualifie de drogue, augmente. Il entraîne en effet une euphorie provisoire mais, à moyen et long termes, finit par engendrer une profonde dépression, avec de funestes conséquences sociales et politiques, comme le montre l'histoire du XXe siècle.

Démocratiser le FMI

Nous devons démocratiser le FMI et la Banque mondiale. Ces institutions, jadis enclines à donner des leçons aux pays pauvres et en développement, ont été incapables de prévoir et de contrôler le désordre financier qui s'annonçait.

Un autre sujet d'importance est celui de la fin des paradis fiscaux, cette efficace base arrière du trafic de drogue, de la corruption, du crime organisé ou du terrorisme. Depuis l'intensification des effets de la crise, j'ai maintenu des contacts avec les dirigeants du monde entier à la recherche d'alternatives. J'espère qu'il en résultera, lors de la réunion du G20 à Londres, un ensemble de propositions capables d'apporter une réponse substantielle à la crise.

Ces dernières années, le Brésil a réalisé un immense effort de reconstruction économique. Nous avons adopté des politiques anticycliques qui nous ont rendus moins vulnérables à la crise. Nos programmes de répartition des revenus, qui profitent à plus de 40 millions de personnes, s'articulent avec une politique de réforme agraire, salariale et du crédit qui favorise les plus pauvres et a permis un élargissement considérable du marché intérieur. Le plan d'accélération de la croissance investira, d'ici à 2010, 270 milliards de dollars dans l'économie, révolutionnant l'infrastructure physique, énergétique et sociale du pays.

Nos réserves de change, supérieures à 200 milliards de dollars, ont également contribué à la bonne santé de l'économie brésilienne. Nous sommes internationalement créditeurs nets. Notre dette publique représente 36 % du PIB. Notre système bancaire est solide. Les banques d'Etat, responsables de 40 % du crédit, assurent à l'Etat les conditions de régulation de l'économie et de promotion du développement. Je ne me lasse pas de répéter que l'heure de la politique et du rétablissement du rôle de l'Etat est arrivée. Les dirigeants doivent assumer les responsabilités que la société leur a confiées.

Il est important de sauver les banques ou les assureurs pour protéger les dépôts et la protection sociale. Mais il est plus important encore de protéger les emplois et d'encourager la production.

Plus qu'une grave crise économique, nous sommes face à une crise de civilisation. Elle exige de nouveaux paradigmes, de nouveaux modèles de consommation et de nouvelles formes d'organisation de la production. Nous avons besoin d'une société dans laquelle les hommes et les femmes soient acteurs de leur histoire et non victimes de l'irrationalité qui a régné ces dernières années.

Luiz Inácio Lula da Silva, président de la République fédérative du Brésil.

Article paru dans l'édition du journal Le Monde du 31.03.09.

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samedi 14 mars 2009

Quel sens moral pour les robots militaires ?

par Hervé Morin


Année 2018. Les familles d'un soldat et d'un sous-officier américains reçoivent 100 millions de dollars de dommages et intérêts de la firme Milibots Inc. Les deux militaires, pris comme boucliers humains par des insurgés afghans qui venaient de s'emparer de leur batterie mobile de missiles, ont été "sacrifiés" par le robot autonome JCN 3000 chargé de la protection du convoi. En détruisant la batterie et ses servants, le robot a voulu parer un risque imminent d'utilisation de ces armes, susceptible d'occasionner un plus grand nombre de morts dans le camp allié, a tenté de faire valoir Milibots Inc, lorsque l'affaire a été ébruitée - avant de sortir son chéquier.

2020. Le Tribunal pénal international fait comparaître un "robot casque bleu" Swissor B12, dans une affaire de crime de guerre en Géorgie. C'est le contenu de sa boîte noire qui intéresse le tribunal. La présence de ce témoin mécanique n'a semble-t-il pas empêché ses camarades de section humains de se venger sur des civils d'une embuscade ayant fait des morts dans leurs rangs près d'un village frontalier russe.

Science-fiction ? Pas tout à fait. Ces deux exemples illustrent des scénarios susceptibles de se produire dans un proche avenir, à mesure que les robots autonomes se multiplieront dans les zones de conflit. Seront-ils dotés d'un sens moral pour prendre les bonnes décisions ? Rendront-ils les guerres moins meurtrières ? Le sens du sacrifice de ces "consommables" réduira-t-il les pertes humaines ? En cas de dérapage, qui sera responsable - leur constructeur, l'armée qui les a enrôlés, les robots eux-mêmes ? Mais alors, comment punir une machine ?

Les états-majors commencent à se soucier des enjeux éthiques qui se profilent. En témoigne la publication, fin décembre 2008, d'un rapport intitulé "Robots militaires autonomes : risques, éthique, design", commandé par l'US Navy.

Convoquant Kant, Asimov, la théorie de l'évolution mais aussi les grands concepts de la polémologie (la science de la guerre), ce document passionnant a été rédigé par des chercheurs du département Ethique et technologies émergentes de l'université polytechnique de Californie. Ils invitent in fine les militaires à "se confronter, aussi en avance que possible" aux nouvelles questions éthiques et sociales soulevées par les robots autonomes - "en particulier, avant que des peurs irrationnelles dans le public ou que des accidents causés par la robotique militaire n'enrayent le progrès de la recherche et les intérêts de sécurité nationale".

Les robots militaires sont déjà là, dans les airs, sur terre et même sous les eaux. Ils vont se multiplier : en 2000, le Congrès américain a voté une loi prévoyant qu'en 2010, un tiers des bombardiers fonctionneraient sans pilote. Et qu'en 2015, la même proportion des véhicules de combat au sol fonctionnera sans humain.

Le rôle de ces robots est de remplacer Homo sapiens dans les "boulots ennuyeux, sales et dangereux", selon le département de la défense américain. En 2007, on estimait ainsi que les 5 000 robots déployés en Irak et en Afghanistan avaient neutralisé 10 000 "engins explosifs improvisés".

Pour l'heure, les automates militaires ne sont pas entièrement autonomes. La décision d'engager le feu revient encore à un humain. Mais ce n'est que temporaire. Le roboticien Ronald Arkin (Georgia Institute of Technology) note ainsi que sur des systèmes de surveillance armée de zones frontalières, en Corée du Sud et en Israël, l'option "télécommande humaine" peut être débrayée. A mesure que les multiples systèmes déployés sur un champ de bataille communiqueront entre eux, l'"homme dans la boucle" aura plus de mal à évaluer la situation qu'un système autonome, assure-t-il.

Le chercheur américain estime même que "les robots pourraient agir de façon plus éthique sur le champ de bataille que des humains" : un rapport de 2006 du ministère de la santé américain n'a-t-il pas montré que seulement 47 % des soldats et 38 % des marines engagés en Irak considéraient que les non-combattants devaient être traités avec dignité et respect ?

Tout le monde ne partage pas cette confiance dans les robots militaires. Pour Raja Chatila, directeur de recherche au Laboratoire d'analyse et d'architecture des systèmes (CNRS, Toulouse), "on est encore très loin de pouvoir garantir qu'ils agiront sur une base bien informée". A chaque étape du processus - détection, identification, interprétation, prise de décision, action - "l'incertitude peut se propager", note le chercheur.

Dans des milieux ouverts, il sera indispensable de concevoir des systèmes d'apprentissage, les ingénieurs ne pouvant anticiper toutes les situations. Or si le robot apprend par lui-même, il devient quasi-impossible d'anticiper ses réactions, son comportement. "Ce degré supplémentaire d'incertitude constitue une vraie difficulté", estime Raja Chatila.

A supposer qu'on parvienne à formaliser les bases d'un sens moral et à les implanter dans un automate, celui-ci risque de se trouver confronté à des conflits insolubles : doit-on sacrifier un individu pour en sauver des centaines, par exemple ?

Ces arcanes ont été explorés avec brio par le romancier Isaac Asimov et ses lois de la robotique. Mais Ron Arkin convient que celles-ci sont d'un piètre secours dans un contexte guerrier. Le but n'est plus de faire en sorte qu'humains et robots cohabitent pacifiquement. Mais au contraire, comme le note drôlement le rapport à l'US Navy, "le sens moral ainsi développé doit pouvoir amener les robots à tuer les bons humains (les ennemis) et pas les mauvais (les alliés)".

A cette condition, lit-on encore dans le rapport, "avoir des robots combattants à nos côtés réduira dramatiquement le nombre de nos morts. Cette arme pourrait devenir suffisamment redoutée pour que la guerre cesse in fine d'être une option désirable pour résoudre les divergences entre Etats-nations". Raja Chatila n'est pas convaincu. "Longtemps encore, le "robot moral" ne sera guère qu'un moyen d'enregistrement, susceptible d'éviter les dérapages. Comme ces caméras introduites dans les salles d'interrogatoires." Mais il rappelle que les robots autonomes civils, à qui l'on prévoit déjà de confier des enfants, des malades ou des personnes âgées, posent eux aussi des questions éthiques...

Hervé Morin

Article paru dans l'édition du journal Le Monde du 14.03.09.
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mardi 3 mars 2009

La crise économique et l'éthique du capitalisme

par Jean-Paul Fitoussi

Nous vivons une époque où l'éthique semble avoir envahi l'espace : le commerce est éthique, la finance est éthique, les entreprises adoptent des chartes éthiques, etc. Pourtant le capitalisme est dans tous ses états ; jamais "l'amour de l'argent", comme dirait Keynes, ne l'avait conduit à de telles extrémités : rémunérations extravagantes des plus aisés, rendements chimériques, obscénité de la misère, explosion des inégalités, dégradation de l'environnement... L'émergence de l'éthique est-elle une réaction au spectacle affligeant des conséquences morales et sociales d'un monde économique déserté par l'éthique ?

Car on ne peut rejeter avec légèreté l'hypothèse que l'oubli de l'éthique aujourd'hui, comme hier, a conduit le système à la crise. "Les deux vices marquants du monde économique où nous vivons, écrivait Keynes, sont que le plein emploi n'y est pas assuré et que la répartition de la fortune et du revenu y est arbitraire et manque d'équité." D'où vient que l'on puisse porter un tel jugement ? L'économie ne se donne-t-elle pas comme la science par excellence disjointe de toute considération éthique ?

Le glissement irrésistible de l'économie politique vers l'économie-science s'est cristallisé dans un concept d'"économie de marché", apparemment débarrassé de toute connotation historique ou institutionnelle. Pourtant le capitalisme est bien une forme d'organisation historique, un mode de production, disait Marx, né des décombres de l'Ancien Régime. Son destin n'est pas écrit dans le marbre. C'est l'interdépendance entre l'Etat de droit et l'activité économique qui a donné au capitalisme son unité. L'autonomie de l'économie est une illusion, comme sa capacité à s'autoréguler. Et c'est parce que le balancier a penché un peu trop du côté de cette illusion que nous en sommes arrivés à la rupture présente.

Ce mouvement de balancier correspond à une inversion des valeurs. L'éthique, pensait-on, serait mieux servie si l'on régulait davantage le fonctionnement des Etats et si l'on dérégulait davantage les marchés. L'ingéniosité des marchés financiers d'abord, leur aveuglement ensuite, a fait le reste.

Le scandale éthique du capitalisme contemporain réside bien dans la mondialisation de la pauvreté, y compris dans des pays très riches. Il est plus encore celui de l'acceptation d'un degré insoutenable d'inégalités dans des régimes démocratiques. Car notre système procède d'une tension entre deux principes, celui du marché et de l'inégalité d'une part (un euro, une voix) ; de l'autre, celui de la démocratie et de l'égalité (une personne, une voix), ce qui oblige à la recherche permanente d'un compromis.

Cette tension entre les deux principes permet au système de s'adapter, et non point se rompre comme le font les systèmes régis par un seul principe d'organisation (le système soviétique). La thèse selon laquelle le capitalisme n'a survécu comme forme dominante d'organisation économique que grâce à la démocratie, plutôt qu'en dépit d'elle, apparaît intuitivement la plus convaincante. Nous en avons une illustration aujourd'hui.

Le spectacle de l'argent facile brouille les horizons temporels. Des rendements financiers anormalement élevés contribuent à la dépréciation du futur, à l'impatience pour le présent, au désenchantement du travail. Il n'est pas nécessaire de convoquer l'Ancien Testament pour illustrer à quel point les relations entre rendement de l'argent et morale sont problématiques. Même Adam Smith dans Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations (Gallimard, 1976) l'avait souligné.

La dépréciation du futur, qu'elle soit la conséquence d'exigences insoutenables de rendements financiers ou de taux d'intérêt anormalement élevés, s'oppose à l'horizon temporel forcément long de la démocratie. L'une des clés de l'arbitrage entre le bien-être des générations présentes et celui des générations futures est le taux social de préférence temporelle qu'il incombe au débat politique de déterminer. Un taux trop élevé comme une absence de justice sociale aggravent le conflit entre générations.

Lorsque les inégalités sont fortes, une part importante de la société ne peut se projeter dans l'avenir, alors qu'elle le souhaiterait. Si l'on forme l'hypothèse optimiste que l'altruisme intergénérationnel est "un sentiment moral" spontané, comme semble l'indiquer l'attention portée par chacun au destin de ses enfants, on perçoit bien alors comment une réduction des inégalités pourrait réconcilier le capitalisme avec le long terme.

Pour redonner de l'éthique au capitalisme, il convient de rompre conceptuellement avec le passé doctrinal qui nous a conduits aux graves turbulences d'aujourd'hui. Il faudrait "déréguler les démocraties", c'est-à-dire faire davantage de place à la volonté politique, et mieux réguler les marchés. Il conviendrait de prendre davantage au sérieux l'activité de délibération sur les normes de la justice et ainsi de faire du degré d'inégalité acceptable l'objet d'une délibération publique annuelle par les Parlements. La publicité des débats, et leur solennité, permettrait alors de rompre avec la concurrence sociale et fiscale vers le bas, et de susciter l'espoir d'une concurrence vers le haut.

Jean-Paul Fitoussi (Editorialiste associé)

Jean-Paul Fitoussi est un économiste français d'origine tunisienne. Il est professeur des Universités à l'Institut d'études politiques de Paris depuis 1982 et président de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) depuis 1989. Il est membre du conseil scientifique de l'Institut François-Mitterrand.Il travaille sur les théories de l'inflation, du chômage, des économies ouvertes, et sur le rôle des politiques macroéconomiques. Il est critique au sujet de la rigidité budgétaire et monétaire, au motif qu'elle aurait un effet négatif sur la croissance et l'emploi. Ses travaux récents portent sur les rapports entre la démocratie et le développement économique.Il est également président du conseil scientifique de l'IEP de Paris depuis 1997 et membre du Conseil d'analyse économique auprès du Premier ministre.Il est aussi membre du Conseil d'Administration de Telecom Italia (opérateur historique en Italie) depuis l'Assemblée Générale du 14 avril 2008.

Article paru dans l'édition du journal Le Monde du 03.03.09.
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dimanche 8 février 2009

Crise : le choc est à venir

par Harald Welzer

Peu de temps avant la banqueroute de Lehman Brothers, Josef Ackermann, le président de la Deutsche Bank, avait laissé courir le bruit que le pire était passé. Dans les semaines fiévreuses qui se sont succédé depuis, les politiques et les spécialistes se sont surpassés dans la recherche de moyens destinés à doper la consommation, comme si le capitalisme était en mouvement perpétuel et qu'il suffisait de relancer son cycle de création continue.

L'idée que, cette fois, il s'agit peut-être de plus que d'une "crise", n'est apparemment venue à personne. La vie suit son cours : on emprunte, on donne un tour de vis fiscal, et on espère, avec tout ça, passer le cap au plus vite. Le manque de la plus élémentaire clairvoyance de la mesure et des conséquences de la débâcle financière indique pourtant bien que ce qui est arrivé n'a pas été anticipé. Des faillites bancaires massives, des groupes d'assurances entamés, des Etats eux aussi au bord de la ruine ? Et les milliards requis pour tout ça, que sont-ils, sinon de l'argent virtuel injecté dans un système lui-même au bord de l'implosion, à cause, justement, de la nature virtuelle de ses échanges ?

Bien que la catastrophe économique déploie implacablement son cours à une allure défiant toute concurrence, frappant une branche après l'autre, le bricolage, le raboutage et le rembourrage, et les sempiternels sommets continuent à donner l'apparence que la crise est gérée. Les réactions des gens sont graves, mais pas paniquées. En dépit du lot quotidien de nouvelles horrifiques en provenance de la Global Economy, citoyennes et citoyens ne sont que modérément agités.

Notons d'abord qu'un événement, considéré comme historique par la postérité, est rarement perçu comme tel en temps réel. Rétrospectivement on s'étonne qu'un Kafka, le jour où l'Allemagne déclara la guerre à la Russie, ait seulement consigné dans son journal de façon lapidaire : "l'Allemagne a déclaré la guerre à la Russie. - Après-midi : cours de natation". Les ondes de choc, qui parcourent nos sociétés modernes et complexes, partent d'un point d'impact catastrophique initial qui n'atteint les fonctions essentielles qu'à retardement. Il est donc plutôt exceptionnel qu'un bouleversement social soit reconnu pour ce qu'il est par ses contemporains. C'est aux historiens qu'il appartient d'en constater la réalité. Les écologistes déplorent parfois que les gens ne parviennent pas à intégrer l'idée que leur environnement se modifie.

Une étude menée sur plusieurs générations de professionnels de la pêche, en Californie, a montré que c'étaient les plus jeunes qui avaient le moins conscience du problème de la surpêche et de la disparition des espèces. De telles modifications de perception et de valeurs, analogues aux transformations environnementales, on les rencontre aussi dans la sphère sociale : que l'on pense au renversement complet des valeurs dans la société allemande à l'époque hitlérienne.

Dans cette société, les composantes non juives auraient, en 1933, trouvé complètement impensable que, quelques années plus tard seulement, et avec leur participation active, leurs concitoyens juifs se verraient non seulement spoliés, mais seraient embarqués dans des trains pour être mis à mort. Ce sont pourtant les mêmes qui regarderont, à partir de 1941, les convois de déportés partir vers l'Est, tandis qu'une partie non négligeable d'entre eux rachèteront les installations de cuisine, le mobilier et les oeuvres d'art "aryanisés" ; que certains prendront la gestion d'affaires "juives" ou habiteront des maisons dont leurs propriétaires juifs auront été expulsés. En trouvant cela tout naturel.

Que les changements de cadre de vie ainsi que de normes consensuelles se remarquent à peine, tient aussi à ce que les métamorphoses perceptibles ne concernent qu'une part souvent infime de la réalité vécue. On sous-estime de façon chronique combien le train-train quotidien, les habitudes, le maintien d'institutions, de médias, la continuité de l'approvisionnement entretiennent la croyance qu'en fait rien ne peut arriver : les bus fonctionnent, les avions décollent, les voitures restent coincées dans les embouteillages du week-end, les entreprises décorent leurs bureaux pour Noël. Autant de preuves de normalité qui viennent étayer la conviction bien enracinée que tout continue comme au bon vieux temps.

Au moment où l'histoire se produit, les hommes vivent le présent. Les catastrophes sociales, à la différence des cyclones et des tremblements de terre, ne surviennent pas sans crier gare mais, pour ce qui est de leur perception, représentent un processus quasi insensible, qui ne peut être condensé en un concept comme celui d'"effondrement" ou de "rupture de civilisation", qu'a posteriori.

C'est bien connu : le savoir croît en même temps que l'ignorance ; mais jusqu'à présent nous avons, avec Karl Popper, donné à cette maxime un sens plutôt optimiste en l'interprétant comme une exigence de stabilité pour les sociétés de savoir. Or les crises qui sont en train de s'accumuler - le climat et l'environnement, l'énergie, les ressources et les finances - manifestent à l'évidence que nous devons nous battre sur de nombreux fronts dans une ignorance abyssale des conséquences de nos actes.

La déconfiture de l'expertise, où qu'elle s'applique, ne marque-t-elle pas que nous nous trouvons déjà à un "tipping point" point de basculement systémique, à partir duquel des tendances ne peuvent plus être corrigées ? La dernière en date nous fait remonter deux décennies en arrière : l'éclatement général que personne n'avait prévu de tout un hémisphère politique avec des effets de fond sur les configurations des Etats. Alors la marche triomphale de l'Occident paraissait scellée ; on proclama précipitamment la fin de l'histoire, mais entre-temps, la suite semble avoir montré que, dans cinquante ans, les historiens pourraient bien dater de 1989 le commencement du recul des démocraties. Ils pourraient bien diagnostiquer que l'actuelle crise financière mondiale seulement n'avait été que la nouvelle étape d'un déclin entamé depuis longtemps.

On peut, sans risque, qualifier dorénavant de changement accéléré le fait de passer en un instant d'une époque à une autre, dès lors qu'un ultralibéralisme débridé succède à un interventionnisme étatique qui met sens dessus dessous toutes les certitudes jusque-là acquises, non seulement en matière d'économie et de finance, mais aussi dans la politique du climat. Pourtant, personne n'envisage sérieusement la possibilité d'un échec total et, à cet égard, les crises financière, énergétique et climatique révèlent des affinités. On tient pour impossible un effondrement complet du système financier et économique et on se représente encore moins que la pénurie d'énergies fossiles atteigne un niveau tel, d'ici quelques années, que même dans les pays les plus riches, les plus bas revenus ne pourront plus se chauffer.

Qu'est-ce que signifie la connaissance du présent ? Les émissions de gaz à effet de serre vont s'accroître du fait de l'industrialisation globalisée, au point que la fameuse limite des deux degrés au-delà desquels les conséquences des changements climatiques deviennent incontrôlables ne sera pas tenable. En même temps, les spécialistes du climat ne nous donnent que sept ans pour changer de cap. La concurrence qui s'accroît de plus en vite autour des ressources pourrait bien dégénérer en affrontements violents pour départager vainqueurs et vaincus.

Et il n'y a aucun moyen de savoir dans quel groupe se situera l'Europe. Désormais, c'est l'avenir des générations futures que l'on va obérer, notamment par l'envol de la dette publique et la surexploitation des matières premières. Cette colonisation de l'avenir se paiera, car le sentiment d'inégalité entre générations est l'un des plus puissants catalyseurs de mutations sociales radicales. Des mutations qui ne doivent pas s'entendre en un sens positif, comme le projet de renouvellement générationnel du national-socialisme l'a montré.

Une masse débordante de problèmes dans un contexte où le manque de solutions possibles est criant conduit à ce que la psychologie sociale définit comme une "dissonance cognitive". Ou, pour le dire à la manière de Groucho Marx : pourquoi prendrais-je soin de la postérité ? Est-ce que la postérité s'est préoccupée de moi ? Certes, un objectif tel que l'égalité entre générations remet en question les calculs de croissance à courte vue aussi bien que l'idée que le bonheur s'obtient par une mobilité ininterrompue et par l'éclairage 24 heures sur 24 de la planète entière.

C'est justement en temps de crise qu'on voit ce qui se passe, fatalement, quand une entité politique commune ne procède d'aucune idée de ce qu'elle veut vraiment être. Des sociétés qui se contentent de satisfaire leur besoin de sens par la consommation n'ont, au moment où, alors qu'elles se sont coupées de la possibilité d'acquérir une identité du sens et un sentiment de ce qu'est le bonheur quand l'économie fonctionnait encore, plus de filet pour retarder leur chute. Cela tombe au moment où les experts n'ont aucun plan à proposer. Peut-être leur vol à l'aveuglette est-il le signe d'une renaissance. Celle du politique.

Traduit de l'allemand par Nicolas Weill
© Harald Welzer

Crise : le choc est à venir
Psychosociologue allemand, chercheur au Kulturwissenschaftlichen Institut d'Essen. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la mémoire et la perception des événements historiques.L'étude qu'il a dirigée "Opa war kein Nazi" ("Grand-père n'était pas nazi") a été un best-seller en Allemagne (Fischer, 2002). "Les Exécuteurs : des hommes normaux aux meurtriers de masse" (Gallimard, 2007).

Article paru dans l'édition du journal Le Monde du 08.02.09.
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dimanche 4 janvier 2009

Bonne Année 2009 !

2008 : Y'a pas de quoi être fier... un espoir pour 2009 ?


Le télézapping de l'année
par lemondefr .

jeudi 20 mars 2008

Cas de conscience...


NON à l’écrasement de la culture tibétaine !


« Arme : l'humour comme bouclier, l'amour comme épée. »
B. Werber