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lundi 19 novembre 2012

Lumières révélées

"Physique et interrogations fondamentales"
13ème RENCONTRE

« Les nouvelles lumières - Comment la physique continue d’éclairer le monde »

 

Samedi 24 novembre 2012
de 9 heures à 18 heures

 

Bibliothèque nationale de France, site François Mitterrand,
Grand auditorium, hall est - Quai François Mauriac, 75013 Paris


Depuis longtemps la lumière n’est plus notre seule source d’information sur l’Univers. La physique a étendu progressivement la notion de rayonnement au-delà du spectre visible, depuis les ondes radio jusqu’aux rayons gamma, et ses instruments détectent bien d’autres particules que les photons. Les physiciens observent le monde au-delà de ce qu’en révèle la lumière. Toutefois, symboliquement, « éclairer le monde » demeure l’ambition de la science. En cherchant à comprendre la Nature, la physique répond toujours à la vocation de l’esprit humain à penser par soi-même, et, en lui montrant l’étendue de ses progrès et des efforts qu’il lui reste à accomplir, elle lui propose une estimation raisonnable de sa propre valeur. C’est pourquoi les découvertes récentes et les recherches en cours sur les « nouvelles lumières » de la physique sont aussi la source de nouvelles Lumières pour l’esprit.

L’observation astronomique du rayonnement des astres dans le spectre de la lumière visible est maintenant complétée par celles faites dans d’autres longueurs d’ondes : les astrophysiciens scrutent la lumière des origines, le rayonnement du fond cosmologique, grâce au télescope Planck, et ils s’interrogent aussi sur les processus qui conduisent à la naissance des étoiles dans des nuages de gaz qu’observe dans l’infrarouge le télescope Herschel. Il s’agit là encore d’ondes électromagnétiques. Mais il existe d’autres lumières, des particules qui ne sont pas des photons et qui peuvent tout de même nous renseigner sur la Nature, comme les neutrinos. Ceux-ci interagissent à peine avec la matière, ce qui les rend si difficiles à détecter ; y parvenir ouvre cependant de nouvelles perspectives sur l’Univers. Le laser, ce rayonnement lumineux particulier, est utilisé dans des caméras ultra-rapides qui permettent d’étudier les processus électroniques élémentaires au sein des molécules et des atomes. Le synchrotron « Soleil » produit dans ses « lignes de lumière » un rayonnement qui sert, par exemple, à examiner en profondeur et sans les altérer les vestiges archéologiques.

La complexité de tels dispositifs expérimentaux peut obscurcir la signification des résultats de la physique contemporaine et l’éclairage qu’elle apporte à la compréhension du monde. Mais cette relative opacité pour le profane n’est certainement pas la source de l’obscurantisme. Celui-ci résulte plutôt des « fausses lumières », c’est-à-dire des charlatans qui usurpent l’autorité de la science pour diffuser la superstition et leurs croyances intéressées. L’activité rationaliste de la physique est une lutte perpétuelle. Devant les difficultés à comprendre les enjeux de la physique actuelle, le retour chronique des idéologies antiscientifiques, les querelles incessantes et les abus de l’expertise qui troublent l’image du scientifique, certains désespèrent de la science.

Pourtant les progrès de la physique n’ont pas cessé de faire naître de nouvelles Lumières.
« Qu’est-ce que les Lumières ? ». À cette question le philosophe Kant répond qu’elles sont, pour chaque homme, le courage de se servir de son propre entendement au lieu d’obéir aveuglément. À la lumière des progrès accomplis par la physique, mais aussi des mutations institutionnelles et des transformations du champ scientifique, comment peut-on penser aujourd’hui une gouvernance éclairée pour la physique et la science en général ? Tel est le débat qui conclura la treizième rencontre « Physique et Interrogations Fondamentales ».

Vincent Bontems
 

Inscription gratuite sur le site. L'inscription à l'accueil le jour même ne sera possible que dans la limite des places disponibles.
INSCRIVEZ-VOUS :
http://sfp.in2p3.fr/CP/pifn/fren13.htm


Comité d'organisation:
SFP: Vincent Bontems, Gilles Cohen-Tannoudji, Isabelle Cossin, Étienne Klein, Emmanuelle de Laborderie, Jean-Pierre J. Lafon, Valérie Lefèvre-Seguin, Jean-Michel Lévy, Marios Petropoulos, Sophie Rémy, Yves Sacquin, Gérard Tronel, Philippe Raccah
BnF : Aline Annabi, Angel Clemares, François Nida.
Attachée de presse : Claudette Duplan : clduplan@neuf.fr - 06 64 83 08 25
Chargée de communication : Isabelle Cossin, CNRS : cossin@lpnhe.in2p3.fr
 

dimanche 27 mai 2012

Hypothèses & Science académique...

Le modèle du Big Bang est fragile

Entretien avec Jean-Marc Bonnet-Bidaud

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Jean-Marc Bonnet-Bidaud est astrophysicien au Commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), spécialiste de l'astronomie des hautes énergies et des étoiles en fin de vie. Avec l'historien et philosophe des sciences Thomas Lepeltier, il a co-dirigé la publication de l'ouvrage collectif Un autre cosmos ? qui vient de paraître dans la collection "Philosophie des sciences" de l'éditeur Vuibert (150 p., 19 €). L'idée centrale du livre est d'inciter les chercheurs à se pencher sur des modèles cosmologiques alternatifs à celui du Big Bang. Celui-ci suppose notamment l'existence d'une matière et d'une énergie dites noires, qui composent à elles seules plus de 95 % du contenu de l'Univers, et dont la nature reste inconnue à ce jour. La matière ordinaire dont sont faits les étoiles, les planètes et ce qui se trouve à leur surface ne compte en effet, selon ce modèle, que pour moins de 5 % du total.

Une étude à paraître dans The Astrophysical Journal signale, à partir de l’étude du mouvement de plus de 400 étoiles proches de nous, l'absence curieuse de la matière noire dans l’environnement immédiat du Soleil. Si d'autres travaux le confirment, cela pourrait poser un problème au modèle qui décrit notre Univers et son histoire. De manière plus générale, ce modèle standard de la cosmologie comprend 95 % d'inconnues. Est-ce que cela ne fait pas beaucoup ?

Cela me paraît vraiment beaucoup pour dire, comme l'affirment certains, que nous avons pratiquement tout résolu et que la cosmologie est devenue désormais une science de précision. Pour le physicien que je suis, ces inconnues fragilisent le modèle que l'on a de l'Univers. C’est la raison pour laquelle nous voulons, par ce livre collectif, essayer d’ouvrir d’autres horizons.

Quels sont les grands problèmes auxquels se heurte selon vous ce modèle cosmologique ?

Enormément de questions se posent et nous avons sélectionné six aspects différents, pour lesquels le débat scientifique devrait être ouvert mais ne l'est pas. Le modèle du Big Bang, qui nous explique comment l'Univers s'est construit et a évolué, est basé sur des hypothèses très strictes et très restrictives. Nous avons essayé d'avoir une vision plus large en analysant ces hypothèses et en expliquant qu'il pouvait avoir d'autres façons que celle du modèle standard d'aborder ces six grands domaines. Il y a tout d'abord la géométrie du cosmos et l'outil que l'on utilise pour y mesurer les distances. Un changement même mineur de cette mesure change totalement l’évolution de l’Univers. Le deuxième aspect, c'est la fameuse question de l'expansion de l'Univers : nous observons un décalage vers le rouge de la lumière d'objets lointains et nous en déduisons que l'Univers se dilate. Mais cette interprétation n'est qu’une des hypothèses possibles et l'on n'a pas forcément besoin d'avoir un Univers en expansion pour obtenir ce décalage vers le rouge de la lumière. C'est important car il s'agit de la base même du modèle du Big Bang. Le troisième point est la formation des éléments légers dans l'Univers, qui a longtemps été présentée comme une preuve absolue du Big Bang. En réalité, pour être cohérent, il faudrait maintenant revenir sur ces calculs pour y intégrer par exemple le rôle possible de la matière noire. Le quatrième aspect est un élément essentiel à l'heure actuelle de la cosmologie moderne : le fameux rayonnement fossile. C'est cette lumière diffuse, observée dans le domaine des micro-ondes, qui baigne tout l'Univers. Après sa découverte en 1965, elle a servi à la renaissance du modèle du Big Bang, qui la considère comme la trace refroidie d'un Univers autrefois dense et chaud. Cette interprétation est certes plausible mais elle reste seulement une hypothèse car aucune mesure physique ne peut actuellement confirmer de façon indiscutable qu’il s’agit du rayonnement du fond de l’Univers et ce rayonnement pourrait aussi bien être produit plus localement par d'autres processus physiques.

Il y a également la question de ces mystérieuses matière et énergie noires...

Thomas Buchert, qui enseigne la cosmologie à l'université de Lyon et qui a écrit un chapitre à ce sujet dans le livre, se dit, comme tout physicien, qu'il est très ennuyeux de décrire un Univers avec des inconnues. Il s'est donc intéressé aux hypothèses de base de la cosmologie. On a été amené, pour pouvoir résoudre les équations de la relativité qui concernent l'évolution de l'Univers, à adopter les hypothèses très simples – trop probablement par rapport à la complexité naturelle – d'un cosmos homogène et isotrope, c'est-à-dire identique dans toutes les directions. En introduisant de petites modifications dans l'homogénéité de l'Univers, Thomas Buchert et d'autres chercheurs sont capables de montrer que l'on peut se passer de matière et d'énergie noires ! Il reste encore à rendre compte de toutes les observations mais c'est une des avancées récentes de la cosmologie qui n'est guère mise en avant, alors même qu'elle n'invente pas de processus ou de composantes qui ne soient pas observables et qu'elle modifie seulement des hypothèses de départ probablement trop simplistes.

La dernière pierre d'achoppement que votre livre évoque est la question de l'inflation.

Pour que le modèle du Big Bang marche, en plus de lui rajouter de la matière et de l'énergie noires, il faut aussi que, dans les temps très proches du début de l'expansion, l'Univers ait connu une accélération phénoménale (une dilatation d'un facteur 1050 en une fraction de seconde), qui aurait permis d'uniformiser sa densité et sa température. Or on ignore quel processus physique a pu l'engendrer car il faut injecter une énergie incroyable pour accomplir cette inflation. Là aussi, d'autres visions sont possibles qui s'en dispensent, et notamment un modèle cyclique de contractions-dilatations de l'Univers. Il faut cependant bien avouer que tous ces modèles restent très spéculatifs. Plus largement, nous voulions mettre le doigt sur le fait que nous n'avons sans doute pas de théorie correcte de la gravitation. Même chose pour la théorie de la matière : le modèle standard de la physique des particules doit lui aussi être amélioré. On est donc condamné à un pari sur l’avenir. Tous ces bémols devraient conduire les cosmologistes à être plus prudents et modestes...

En réclamant un réexamen sans tabou de notre façon de voir le cosmos, cet ouvrage de philosophie des sciences a un côté iconoclaste. Avez-vous rencontré des difficultés pour le réaliser ?

Nous tenions à avoir l'avis de chercheurs respectés qui travaillaient dans le cadre du Big Bang, en leur demandant de se faire l'avocat du diable dans leurs domaines. Nous voulions aussi travailler de préférence avec des auteurs français. Mais l'un d'eux a trouvé intolérable que des scientifiques puissent contester le Big Bang et il a fait campagne auprès de certains autres, qui ont ensuite poliment décliné notre offre... Malgré ces difficultés, le cahier des charges est respecté. Mais, en tant que scientifique, je ne comprends pas qu'un tel débat puisse poser des problèmes ni qu'on veuille faire obstacle à tout ce qui peut scientifiquement alimenter une vision critique du discours dominant. En lisant l'article dont vous faisiez état au début de notre discussion, sur l'absence surprenante de matière noire dans le disque de notre galaxie, j'ai relevé une phrase amusante : "Nous avons le sentiment que toute tentative d'interprétation ou d'explication de nos résultats qui irait au-delà de celle présentée dans cet article serait hautement spéculative à ce stade." Comme si les auteurs, effrayés eux-mêmes de ne pas avoir trouvé ce qu'il "fallait" trouver, disaient "Surtout n'utilisez pas nos résultats !". Il y a comme une pression pour diminuer l'impact des résultats discordants alors que normalement, dans la science, c'est le contraire qu'il faut faire.

Dans ce livre, vous "remerciez" les astrophysiciens et les cosmologistes qui vous ont traités par le mépris... En caricaturant, on a l'impression qu'il faut accepter le modèle dominant pour avoir le droit de faire de la cosmologie et d'entrer dans la caste. Qu'est-ce que cela nous dit sur le fonctionnement de la recherche ?

Cela nous dit quelque chose de pas très amusant. Il y a de nombreux cas dans l'histoire qui montrent que quand on s'accroche à une description, quand les pensées se figent et deviennent très peu perméables aux critiques, la science perd dix, vingt ans, voire des siècles. J'aimerais bien que la science bouge, que les débats s'instaurent, que les connaissances progressent, mais j'ai le sentiment personnel que cet aspect frigorifié ralentit l'avancée de la recherche. C'est peut-être lié à son économie : pour proposer un projet, il faut pratiquement que vous soyez sûr du résultat que vous allez trouver. Or ce n'est pas la démarche naturelle de la science : on devrait explorer et faire autant d'expériences pour invalider les concepts que pour les valider. Dans ce livre, nous voulions souligner à quel point notre conception de l'Univers est fragile. Le modèle du Big Bang nous sert de colonne vertébrale et je n'ai rien contre. Cette façon de penser l'Univers dans sa globalité et son évolution était un bon excitateur de neurones au départ. Mais cela fait sans doute vingt ou trente ans qu'on aurait dû s'apercevoir qu'on est sur une forme de fausse piste. Quand cela ne marche pas, il faut regarder ailleurs mais trop peu d'efforts sont faits dans cette direction. On ne veut pas trop aller dans l'inconnu et il faudra sans doute des découvertes fortuites très fortes pour faire basculer les choses. Je serais un jeune chercheur, je serais moyennement enthousiaste à l'idée de me lancer dans la cosmologie puisqu'on nous dit que tout est trouvé. Cela me fait penser à lord Kelvin qui prétendait, à la fin du XIXe siècle qu'il n'y avait plus rien à découvrir en physique et qu'on allait seulement raffiner des décimales. C'était juste quelques années avant l'arrivée de la relativité et la mécanique quantique...

Propos recueillis par Pierre Barthélémy (@PasseurSciencessur Twitter)
(Crédit photo : François Guenet / Fedephoto.com)

samedi 19 mai 2012

La réalité c'est quoi ? (conférence)

Physique quantique et réalité, la réalité c'est quoi ?

Bernard d'Espagnat

Université Paris Diderot

Amphithéâtre Buffon

Mardi 22 mai 2012 de 18h à 20h

15 rue Hélène-Brion, Paris 13e
M° 14/ RER C Bibliothèque François-Mitterrand   
Entrée libre
 
 
La physique classique de nos pères passait pour lever le voile des apparences et décrire le réel tel qu'il est vraiment. Ses échecs la firent remplacer par la physique quantique, couronnée de succès dans ses multiples applications mais dont la structure est difficilement compatible - on verra pourquoi -  avec un tel pouvoir de description. La phrase  de Henri Poincaré : "les objets réels que la nature nous cachera éternellement" était-elle donc prémonitoire ?  Si oui quelles révisions cela nous incite-t-il à faire quant à notre  conception de la science en général ?  Quant à la signification des apports de nos sens ? Quant à ce qu'est "le monde" et notre relation à lui ?

  • Conférence Bernard d'Espagnat, Professeur émérite de l'université Paris-Orsay, membre de l'Institut ;
  •  Débat mené par Hervé Zwirn, Professeur associé à l'université Paris Diderot.

mercredi 14 décembre 2011

Higgs ou la levée du voile

La chasse au boson de Higgs touche, presque, à sa fin

par David Larousserie


Les mailles du filet se resserrent autour d'une mystérieuse particule, le boson de Higgs, la pièce cruciale - encore manquante - du modèle standard de la physique. Certes, il échappe toujours à la traque menée dans le temple de la recherche internationale dans le domaine de l'infiniment petit, l'Organisation européenne pour la recherche nucléaire (CERN) de Genève. Mais les caches où il pourrait se dissimuler sont de plus en plus réduites.

Le directeur général de l'installation, Rolf-Dieter Heuer, et les responsables des deux principales expériences, Fabiola Gianotti (pour l'équipe d'Atlas) et Guido Tonelli (pour celle de CMS), devaient dévoiler, mardi 13 décembre après-midi, les résultats très attendus d'une année consacrée à tenter de percer les secrets de la matière. Leur espoir est de trouver le chaînon manquant qui permettrait de résoudre un des grands mystères de l'Univers : pourquoi les particules élémentaires ont-elles une masse ? Le responsable présumé est cet insaisissable boson, dit de Brout-Englert-Higgs (du nom des théoriciens qui ont postulé son existence), ou tout simplement de Higgs. Mais personne ne l'a encore jamais vu.

D'où la construction d'un microscope géant, le Large Hadron Collider (LHC), qui, depuis fin 2009, fracasse à grande vitesse des protons les uns contre les autres, dans un manège souterrain de 27 kilomètres de circonférence. Dans ce genre d'expérience, "voir" c'est en effet "détruire". Et, comme pour une orange pressée, les chercheurs espèrent faire sortir un pépin - le Higgs - de ces collisions à très haute énergie.

Ce pépin, les responsables des expériences Atlas et CMS ne l'ont pas encore observé. Mais, mardi, ils devaient confirmer les rumeurs qui circulaient ces derniers jours. Un "frémissement" de boson est apparu sur leurs écrans, indiquant une masse possible, pour cette particule furtive, de quelque 133 fois la masse du proton, soit environ 125 giga-électrons-volts (GeV) dans les unités utilisées en physique. Sur les courbes enregistrant les collisions, ce frémissement prend la forme d'une légère bosse.

Eurêka ? Pas encore. Trouver ce boson n'est pas comme découvrir la mâchoire d'un australopithèque dans des sédiments africains, ou une nouvelle molécule dans une éprouvette. Dans le monde de l'infiniment petit, les statistiques règnent en maître. Ainsi, les signaux détectés et attribués au Higgs auraient une chance sur 300 d'être le fait du hasard. C'est peu, mais encore bien trop pour sonner l'hallali. Cela suffit toutefois pour affirmer, en langage de physicien, que "la courbe d'exclusion n'exclurait pas le boson de Higgs à basse masse". Autrement dit, qu'il y a comme un pépin qui semble percer la peau d'orange, dans une fourchette de masse comprise entre 115 et 130 GeV.


Les chercheurs ne seront sûrs de leur fait que lorsque les lois statistiques leur diront qu'il existe moins d'une chance sur plus d'un million que le phénomène observé soit dû à un aléa expérimental. Pour ce faire, ils doivent, comme il en va pour les sondages, multiplier le nombre de collisions entre protons, donc le nombre possible d'apparitions d'un Higgs. On ne parle pas là d'un petit millier de "personnes interrogées", mais de millions de milliards de collisions. C'est dire si la chasse est délicate.

Pour l'ensemble de l'année 2011, sur quelque 400 000 milliards de collisions, une dizaine de sondés seulement ont répondu "oui" : une dizaine de chocs dans lesquels un boson de Higgs serait apparu avant de se désintégrer aussitôt en d'autres particules, repérées par les détecteurs CMS et Atlas. Pour atteindre le niveau de précision requis, il faudra tripler, voire quadrupler le nombre de collisions l'an prochain. Fonctionnant 24 heures sur 24, le LHC devrait atteindre ce niveau avant l'été. On saura alors sans doute définitivement si les signaux présentés mardi persistent et sont donc bien imputables au Higgs.

"Nous observons une mer bouillonnante et, de temps en temps, une vague passe au-dessus de la jetée. C'est une fluctuation qui ne nous intéresse pas. Nous devons descendre tout près de la surface de cette mer agitée pour trouver quelque chose qui sorte de l'ordinaire", image Yves Sirois (CNRS), de l'expérience CMS. Malgré toutes les données déjà accumulées, "nous restons prudents", souligne Daniel Fournier (CNRS), de l'expérience Atlas. Si finalement bosses et pics se dégonflent, les physiciens devront soit prendre encore plus de temps pour fouiller d'ultimes recoins mal explorés, soit se passer du Higgs pour expliquer la masse des particules.

Les idées ne manquent pas. Du reste, même avec une éventuelle découverte du boson de Higgs certifiée conforme aux canons de la rigueur scientifique, l'histoire ne s'arrêtera pas l'été prochain. Il faudra jauger la bête, la tester. Car sur le papier, plusieurs bosons existent. Certains portent une charge électrique, d'autres non. Ils peuvent interagir avec les autres particules plus ou moins fortement. Certains ne seraient même pas des particules élémentaires ! Ces "détails" sont fondamentaux pour poursuivre le chemin, encore inconnu, qui mène des énergies sondées actuellement jusqu'à celles qui régnaient aux débuts de l'Univers, lorsque tout n'était qu'une "soupe" de particules élémentaires extrêmement chaudes et agitées.

Quelles lois physiques régissent ces domaines d'énergie que le LHC commence à peine à sonder ? Telle est la quête dont le boson n'est que la première étape. En fonction des résultats de 2012, des choix seront faits, en concertation internationale, pour savoir quel type d'accélérateur-microscope sera nécessaire : un "bélier" avec des protons pour explorer des énergies toujours plus hautes, ou un scalpel très fin avec des électrons, pour décrire au mieux ce qui se passe déjà aux échelles d'énergie du LHC ? C'est le financement et la localisation de ces recherches qui seront alors peut-être un pépin.


Article paru dans l'édition du journal Le Monde du 13.12.11

lundi 3 octobre 2011

Colloque « Temps et Émergence »

École Normale Supérieure, Salle Dussane, 45 rue d’Ulm 
Paris - le 14 & 15 octobre 2011
(Métro Censier-Daubenton, Luxembourg, ou Monge.)

Le Colloque s'attachera à une approche résolument transdisciplinaire du sujet.
Participation libre, dans la mesure des places disponibles.

Rémy Lestienne et Yves Abrioux, pour le Comité d'Organisation.

Programme

Vendredi 14 octobre / Friday, October 14.

Session 1 : Universalité de l'émergence / The Universality of Emergence
  • 09.30 : Claude Debru, « Introduction au colloque. »
  • 09.50 : Paul Harris, Time and Emergence : « Passages between the Physical and Metaphysical. »
  • 10.30 : Dennis Costa, « A Pre-modern Description of Emergence. »
  • 11.10 : pause café / coffee break
Session 2 : Les niveaux de Temporalité / Levels of Temporality
  • 11.30 : Alexis De Saint Ours, « The Emergence of Time in Quantum Gravity and its Philosophical Consequences. »
  • 12.10: Helen Sills, « Emergent Temporalities in Stravinski’s  ‘Rite of Spring’. »
  • 12.50 : pause déjeuner / lunch break –
  • 14.40 : Elie  During, « Régimes de coexistence et niveaux de temporalité. »
Session 3 : Hasard et Emergence des Formes / Chance and the Emergence of Forms
  • 15.20 : Roger  Balian, « Emergences dans un processus de mesure quantique. »
  • 16.00 : Jacques Ricard, « Physical Bases of Emergence in Simple Biological Systems. »
  • 16.40 : pause café / coffee break
  • 17.00 : Frederic Turner, « Damn Lies and Statistics : an Emergentist Critique of Probability. »
  • 17.40 : Yves  Abrioux, « Aiôn and Chronos in the Emergence of Semantic Forms. »
  • 18 :20 : Fin de la journée / end of day 1

Samedi 15 octobre / Saturday October 15.

Session 4 : Universalité de l’Emergence / The Universality of Emergence
  • 09.30 : Hervé  Barreau, « L’émergence comme fait métaphysique. »
  • 10.10 : Gilles Cohen-Tannoudji, « Relativité générale et cosmologie quantique :l’universalité de l’émergence.  »
  • 10.50 : Erica W. MAGNUS, « The Emergence of Theatrical Praxis as a Meditative Technology for Individual Consciousness. »
  • 11.30 : pause café / coffee break
Session 5 : Les niveaux de Temporalité / Levels of Temporality
  • 11.50 : Nicolas Go: « Temporalité et émergence en éducation. »
  • 12.30 : pause déjeuner / lunch break
  • 14.30 : Virginie Van Wassenhove, « Empirical Findings in the Theoretical Context of Time Perception/Processing. »
  • 15.10 : Pierre Uzan, « Co-émergence et enchevêtrement temporel des aspects psychiques et physiologiques de l’unité psychosomatique. »
Session 6 : Emergence des formes / The Emergence of Forms
  • 15.50 : Michael Crawford, « The Emergence of Form : Classical Embryology Meets Genome Biology. »
  • 16.30 : pause café / coffee break
  • 16.50 : Rémy Lestienne, « Emergence and the Mind-Body Problem in Roger Sperry’s Studies. »
  • 17.30 : Hans Mooij, « Time and the Emergence of Values. »
  • 18.10 : Clôture du colloque / End of  the conferency

Pendant le Colloque, un certain nombre de contributions écrites seront également distribuées : 
  • Christophe Bouton : L'émergence du Temps.
  • Pierre Martinetti : Émergence du Temps en gravité quantique 
  • Nicholas Tresilian  : Time and Emergence – Attractors as a source of emergent meaning 
  • Michelle VanNatta : Hypnotic manipulation of time. Perception as a technique of creation of a new self

vendredi 3 décembre 2010

L'isomorphie entre systèmes intriqués et systèmes émergents est-elle fondée ? (thèse)

Sébastien POINAT

Département de Philosophie et Sciences de l’Éducation de l’IUFM Célestin Freinet,

Université de Nice-Sophia Antipolis

a le plaisir de vous inviter à la soutenance de sa thèse :

Mécanique quantique, émergence et réduction : entre formalisme mathématique et problèmes conceptuels

le mercredi 8 décembre à 14h30

Université de Nice-Sophia Antipolis, UFR Lettres, Arts et Sciences Humaines
98, Bd Édouard Herriot, à Nice, Salle du Conseil, bât. A



Devant le jury est composé de :
  • Ali Benmakhlouf (Directeur de thèse, Professeur à l’Université de Nice-Sophia Antipolis)
  • Jocelyn Benoist (Examinateur, Professeur à l’Université de Paris-I Panthéon-Sorbonne)
  • Joseph Kouneiher (Rapporteur, Maître de Conférences Habilité à l’Université de Nice-Sophia Antipolis)
  • Giuseppe Longo (Examinateur, Directeur de Recherche au CNRS, ENS Ulm)
  • Thierry Paul (Co-directeur de thèse, Directeur de Recherche au CNRS, École Polytechnique)

Résumé :

L’émergence et la réduction sont des modèles d’intelligibilité des systèmes composés, qui sont au cœur de deux doctrines opposées, l’émergentisme et le réductionnisme. Selon le réductionnisme, le comportement de tout système composé peut être expliqué en le déduisant du comportement des parties qui le constituent. Au contraire, l’émergentisme considère que certains systèmes composés ont des comportements que l’on ne peut pas expliquer à partir de celui de leurs parties, et qu’ils doivent être appelés « des systèmes émergents ». Afin de prouver la validité de leur thèse, de très nombreux partisans de l’émergentisme se sont appuyés sur la mécanique quantique et sur le phénomène d’intrication, considérant que les systèmes intriqués apportaient la preuve irréfutable qu’il existe bien dans la nature des systèmes émergents. La mécanique quantique pourrait ainsi, à leurs yeux, arbitrer le conflit entre le réductionnisme et l’émergentisme, en donnant raison à ce dernier. Notre premier travail vise à discuter l’hypothèse implicite de cet argument, à savoir qu’un système intriqué est bien un système composé. Pour cela, nous proposons un critère général permettant, au sein du domaine de la physique, de distinguer les systèmes simples et les systèmes composés. On montre alors qu’un tel « critère de composité » a pour conséquence que les systèmes intriqués ne sont pas des systèmes composés, et donc qu’ils ne sont pas concernés par le débat entre l’émergentisme et le réductionnisme.

Plus largement, notre travail est une contribution à la question : comment faut-il penser la mécanique quantique ? Notre réponse est qu’il faut s’appuyer sur le langage utilisé, au sein de la communauté scientifique, dans le cadre des activités professionnelles de recherche et d’enseignement, par opposition à tout langage fondé sur des images classiques ou qui permettrait de formuler ce qu’on appelle « une interprétation » de la mécanique quantique. Le langage utilisé par la communauté des physiciens est pour nous le langage propre de la mécanique quantique et c’est à partir de lui qu’il faut penser cette dernière et la comprendre. L’argument émergentiste appliqué à la mécanique quantique est au contraire un exemple des apories qui apparaissent lorsqu’on ne pense pas la mécanique quantique dans son langage propre. Dans cette perspective, le travail de compréhension qu’il nous faut accomplir ne consiste ni à chercher une nouvelle interprétation de la mécanique quantique, ni à établir la meilleure parmi celles existantes, mais plutôt à expliciter le sens des concepts nouveaux de la mécanique quantique, à partir de leurs définitions et de leurs conséquences, et du contexte mathématique dans lequel ils opèrent.

mercredi 27 octobre 2010

Les séminaires du Temps

Séminaire sur le Temps

Jiri Benovsky (U. de Fribourg), Isidora Stojanovic (CNRS-IJN)

Le temps, 24h (Benovsky: 15h; Stojanovic: 9h)
jeudi de 14h à 17h ENS, Salle des conférences au RdC du 46 rue d'Ulm, Paris.


Dates confirmées : 4, 18 et 25 novembre, 2 décembre, 20 et 27 janvier, 3 février. 6 ECTS.

Site web : http://www.jiribenovsky.org/timejn.html

Nous existons tous dans le temps, et persistons à travers le temps.
Toutes nos expériences et toutes nos pensées sont localisées dans le temps, et durent. Tous les objets qui nous sont familiers et que nous côtoyons dans la vie de tous les jours sont également dans le temps.
Mais le temps, qu’est-ce que c’est ? Et que voulons-nous dire en disant que nous existons ‘dans’ le temps, que nous ‘persistons’ à travers le temps, que des événements ‘ont lieu’, que le temps ‘passe’ ? Nous étudierons dans ce séminaire ces questions ainsi que certaines questions reliées : le voyage dans le passé est-il possible ? peut-il y avoir du temps s’il ne se passe rien, s’il n’y a aucun changement ? le temps a-t-il un commencement ? une fin ? Nous nous intéresserons également au temps tel qu'il apparaît dans le raisonnement et dans le langage. Nous finirons avec un aperçu des logiques temporelles et de leur application en sémantique des langues naturelles.

Séminaire ouvert, les auditeurs/trices libres sont bienvenu(e)s.

Isidora Stojanovic
Institut Jean-Nicod
ENS - Pavillon Jardin
29 rue d'Ulm, 75005 Paris
http://ira.stojanovic.online.fr

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jeudi 23 septembre 2010

Corrélations et complexité du réel

A la recherche d'un éventuel Réel quantique

par Jean-Paul Baquiast et Christophe Jacquemin


En présentant dans notre rubrique Livres en bref (sur le site d'Automates Intelligents) le dernier livre de Stephen Hawking, The Great Design, co-écrit avec le physicien Leonard Mlodinow, nous indiquions ceci :

« Stephen Hawking et son collègue et co-auteur estiment que la découverte en 1992 d'une planète orbitant autour d'une autre étoile que le soleil (découverte suivie depuis de dizaines d'autres) oblige à déconstruire la vision d'Isaac Newton selon laquelle l'univers n'est pas sorti du chaos. On sait que, pour Newton, du fait de son ordre parfait, l'univers aurait été créé par Dieu.
Pour les auteurs, la découverte de systèmes planétaires lointains dément les affirmations des partisans du principe anthropique fort, selon laquelle des paramètres soigneusement choisis ont permis l'apparition de l'homme sur la Terre. Le fait que le Soleil soit unique (au lieu d'être double comme dans certains systèmes), qu'il soit situé à la bonne distance de la Terre et qu'il soit doté d'une masse adéquate, sont de simples coïncidences dues au hasard des lois physiques.
Ajoutons que l'on pourra en dire autant de ces lois et au-delà des constantes cosmologiques, dont les défenseurs du même principe anthropique disent qu'elles ont été réglées au millimètre près (fine tuned) pour que l'homme puisse apparaître.
Le livre ne se limite pas à énoncer ce qui pour les scientifiques matérialistes constitue une évidence. Il reprend les réponses que peuvent apporter les hypothèses de la physique et de la cosmologie moderne aux grandes questions philosophiques: quand et comment a commencé l'univers ? Pourquoi nous y trouvons-nous ? Pourquoi quelque chose au lien de rien ? Qu'est-ce que la réalité ? Pourquoi les constantes physiques semblent-elles justifier notre présence ? Et finalement, la science offre-t-elle d'autres perspectives que le recours à un Grand Dessein ou un Grand Créateur pour expliquer tout ce qu'elle observe ?
Parmi les réponses de la science qu'ils recensent, les auteurs se réfèrent à une interprétation de la mécanique quantique dite du multivers, souvent évoquée sur notre site, selon laquelle le cosmos n'a pas une seule histoire. Toutes les histoires possibles de l'univers coexistent simultanément. Mais cela, appliqué à l'univers dans sa totalité remet en question la relation entre la cause et l'effet, indispensable à la science quotidienne.
Pour Hawking et Mlodinow, le fait que le passé n'aurait pas une forme bien définie signifie que nous créons l'histoire de l'Univers en l' « observant » autrement dit en y agissant. Ce n'est donc pas l'histoire passée de l'univers qui nous crée. On retrouve là les conclusions des travaux de Mioara Mugur-Schächter, résumés par le concept de MCR, Méthode de Conceptualisation Relativisée. A leurs yeux, nous sommes nous-mêmes le produit de fluctuations quantiques inhérentes à l'univers dans sa toute première forme. Selon eux, la mécanique quantique prédit de façon très solide le multivers, hypothèse selon laquelle notre univers n'est que l'un des nombreux univers qui apparurent (ou peuvent encore apparaître) spontanément à partir du vide quantique, chacun d'eux doté de lois fondamentales différentes. »


Les lecteurs de notre site savent que le concept de multivers, souvent évoqué dans nos colonnes, rencontre à la fois un accord assez général des physiciens quantiques et une défiance de la plupart des autres scientifiques, du fait notamment qu'à ce jour il n'a pas paru directement observable. Il paraît donc intéressant de faire le point sur la façon dont il est aujourd'hui reçu, en s'appuyant sur les travaux récents.

Derrière l'hypothèse du multivers, se pose directement celle encore plus fondamentale de la Réalité. Nous venons de voir ce qu'en pensent Hawking et Mlodinow. Mais le profane pourrait se dire que le concept de multivers n'évacue pas l'idée qu'il existe une réalité sous-jacente aux descriptions de la science. Elle serait seulement plus complexe que ce que la science, elle-même limitée par les capacités cognitives de notre cerveau, pourrait se représenter.

Avec un petit effort cependant, on pourrait imaginer des univers multiples, s'étendant à l'infini. Le concept même d'infini est d'ailleurs utilisé depuis des temps immémoriaux par les religions, puis plus récemment par les mathématiques. Sans se le formuler nettement, ceux qui l'emploient considèrent qu'il correspond à quelque chose de réel, se situant « hors de notre réalité à nous » mais appartenant à un réel de catégorie supérieure. Dans cet esprit, les concepts mathématiques utilisés par les sciences dites réalistes, par exemple la mécanique newtonienne décrivant la gravité, sont des symboles pertinents pour se représenter le réel. Mais le réel ne s'éclipse pas derrière ces symboles. Il est toujours là. On doit par conséquent constamment améliorer les formulations mathématiques pour se rapprocher de ce réel en soi, quitte à se résigner à ne jamais pouvoir l'atteindre pleinement.

Dans l'esprit de ceux - sans doute rares selon Feynman - qui l'ont comprise, la mécanique quantique postule tout autre chose. Ses structures mathématiques, autrement dit son formalisme (fonctions d'onde, vecteurs d'état, matrices, espace de Hilbert), n'ont pas et ne cherchent pas à avoir de relations avec l'hypothèse d'un Réel dont, selon une formule célèbre de Laplace s'appliquant à Dieu, elle n'a pas besoin. Le paradoxe est que, si ces structures mathématiques opèrent parfaitement bien dans le monde de la physique macroscopique quotidienne, il n'est pas possible de les rattacher à un ensemble de principes ou postulats dont elles dériveraient. Certains diront qu'il en est de même de la physique newtonienne, dont les postulats de base ressemblent beaucoup à des choix philosophiques puisqu'ils ne sont pas vérifiables.

Mais, comme rappelé ci-dessus, Newton et ses successeurs n'ont jamais évacué la question de la réalité du Réel sous-jacent à leurs descriptions mathématiques du monde. Or la physique quantique adopte un point de vue différent. Certains de ses représentants évoquent parfois un « monde quantique » ou infra-quantique sous-jacent à ce que décrit le formalisme, mais il s'agit d'une manière de parler car ce terme de monde quantique ne peut susciter de recherches destinées à en préciser le contenu. La recherche de « variables cachées », qui avaient été évoquées par Louis de Broglie puis David Bohm dès les premières années de la physique quantique, n'a toujours pas abouti(1). L'idée dominante face au mystère du monde quantique pourrait ainsi être résumée par cette expression de la police urbaine après un attentat : « circulez, il n'y a rien à voir ».

Depuis quelques années cependant, certains jeunes physiciens s'efforcent de trouver des méthodes permettant, non de décrire le monde quantique en termes réalistes - ce qui ne sera jamais sans doute possible à moins de découvrir une loi qui serait déjà opérante parmi nous et que nous n'aurions pas vu jusqu'ici (comme Newton l'avait fait de la gravité), mais de réduire quelques unes des incertitudes ou bizarreries qui donnent son originalité épistémologique à la mécanique quantique.

Le multivers

Une première direction en ce sens peut être signalée. Il s'agit précisément de la question du multivers évoquée au début de cet article.

Pourquoi se mettre en peine à cet égard puisque en termes observationnels, le fait que dans un univers supposé parallèle au nôtre, et en application du principe d'incertitude, un autre moi découvre un chat de Schrödinger mort alors que moi je l'avais observé vivant n'est d'aucune importance [nb : à propos du chat de Schrödinger, consulter l'article de Christophe Jacquemin Petit rappel sur la décohérence et la réduction de la fonction d'onde]. Ce qui compte et comptera toujours pour moi est mon chat à moi, même si dans une infinité d'univers parallèle, une infinité d'observateurs analogues à moi constatent la vie ou la mort d'une infinité de chats.

Les probabilités de trouver le chat soit vivant soit mort se calculent en utilisant une fonction complexe représentant l'état de la particule radioactive commandant l'ouverture de la bouteille de gaz toxique supposée tuer le pauvre animal. Il s'agit de la fonction d'onde et le principe dit de Born permet de calculer la probabilité de trouver le chat vivant ou mort. Mais s'il existe une multiplicité d'univers, que deviendra cette probabilité à l'échelle de l'ensemble de ces univers ?

Récemment les physiciens Anthony Aguirre, Max Tegmark et David Layzer ont suggéré(2) une « interprétation cosmologique » de la mécanique quantique. Selon cette interprétation, la fonction d'onde décrirait l'ensemble « réel » de systèmes quantiques identiques dotés d'autant d'observateurs obtenant chacun des résultats différents. Il ne serait plus besoin de faire appel à la règle de Born pour connaître la probabilité de trouver le chat vivant ou mort, il suffirait de dénombrer les observateurs et leurs observations. Il n'y aurait plus alors d'incertitude globale. L'incertitude quantique serait alors locale, si l'on peut dire. Elle serait attribuable à l'incapacité de tel observateur individuel à se localiser dans cet ensemble.

Bel avantage, dira-t-on, puisque ce dénombrement serait irréalisable, du fait de l'impossibilité d'accéder aux différents univers du multivers. Mais pour les auteurs, leur proposition a l'avantage de tuer, non le chat, mais l'hypothèse du multivers, qui devient inutile. Le physicien se retrouve dans l'interprétation classique dite de Copenhague, ne postulant qu'un univers mais reposant sur le principe d'incertitude. Sauf que ce principe d'incertitude ne fait pas appel ce que l'on pourrait appeler le caractère définitivement étrange (weird) du monde quantique. Le monde quantique serait en ce cas « réel », au sens du réalisme traditionnel, bien que composé d'une infinité d'univers.

Certes pour connaître la probabilité de survenue de tel événement, nous serions comme avant obligé de faire appel aux probabilités, c'est-à-dire à la fonction d'onde et à la règle de Born. Mais beaucoup de physiciens déconcertés par le principe d'incertitude pourraient alors nourrir l'espoir, en s'appuyant sur l'hypothèse que le monde quantique est d'une façon ou d'une autre réel, envisager de nouvelles approches permettant de préciser cette réalité, non seulement en termes de formulations mathématiques, mais pourquoi pas un jour d'expériences sur le terrain. Ainsi pourrait-on espérer pouvoir un jour comprendre la raison du caractère probabiliste du monde quantique, qui reste évidemment encore à découvrir(3).

Les corrélations quantiques

On ne se trompera pas en pensant que cette première approche ne suffira pas à satisfaire ceux qui voudraient élucider la raison des caractères intrinsèquement bizarres du monde quantique. On trouve une autre piste.dans un article du NewScientist dont la publication a précédé de quelques jours celle citée ci-dessus(4). Elle est principalement explorée par le physicien Caslav Brukner de l'université de Vienne(5). Ce savant voudrait revenir sur ce qu'il estime être une démission de la physique quantique face à l'effort de mieux comprendre ce que serait une réalité quantique, autrement dit un monde quantique de type réel sous-jacent au nôtre. Pour cela, il propose de retrouver la démarche qui a toujours été celle de la science : observer, élaborer des hypothèses de lois, en déduire des hypothèses de faits et soumettre ces dernières à l'expérimentation.

Mais par où commencer ? Brukner juge inopérant de rejoindre les nombreuses équipes qui dans le cadre de la gravitation quantique s'efforcent, sans succès à ce jour, de concilier gravitation et mécanique quantique. Pour lui, comme pour des chercheurs explorant des pistes voisines, plutôt qu'aborder la question à partir de la gravité comme le font les théoriciens de la théorie des cordes, mieux vaudrait le faire par l'autre extrémité, c'est-à-dire en approfondissant les fondements physiques de la mécanique quantique elle-même. Une relecture critique de la question des corrélations quantiques leur paraît offrir une voie.

On appelle corrélation le fait que deux corps ou événements non connectés puissent disposer d'états similaires, en fonction de ce que permet ou non la théorie s'y appliquant. Dans la physique classique ces corrélations ne peuvent se produire que si d'une part les objets ou événements disposent de propriétés réelles intrinsèques et si, d'autre part, ils partagent la même localité ou, en le disant autrement, si leurs propriétés ne sont pas définies par des influences extérieures. Il s'agit des conditions de réalisme et de localité.

Pour la théorie quantique de la corrélation, ces deux conditions ne sont pas nécessaires. Cette théorie définit dans ses termes propres les conditions selon lesquelles des objets apparemment non corrélés peuvent l'être, comme dans le cas de plus en plus étudié de l'intrication (entanglement). Or des chercheurs ont montré que des lois physiques simples non quantiques permettent des corrélations encore plus grandes que celles permises par la corrélation quantique. Le monde qui en résulterait serait très bizarre. Le moindre des gestes entraînerait un grand nombre de conséquences corrélées, si bien que la vie et l'évolution y deviendraient impossibles. Ce serait le cas, cité dans l'article de Webb, d'un monde n'obéissant qu'à une seule règle, celle selon laquelle la cause et l'effet ne peuvent se propager plus vite que la lumière (principe de « causalité relativiste »).

Or la physique quantique est loin de permettre des corrélations aussi systématiques. Elle en limite strictement les possibilités. Mais alors se pose la question de savoir pourquoi elle est si restrictive, et quel facteur a déterminé le maximum de degré de corrélation qu'elle admet. En 2001 le physicien Lucien Hardy a proposé un ensemble d'axiomes physiquement plausibles qui devrait suffire à définir la mécanique quantique et elle seule(6). Malheureusement, comme il le reconnaît lui-même, certains de ces axiomes permettent aussi la construction de systèmes mathématiques extérieurs à la théorie quantique.

Mais par la suite, à partir de l'un des axiomes de Hardy, Brukner a développé trois règles décrivant comment, en conformité avec l'expérimentation, la théorie quantique intervient dans le cas du plus simple des systèmes quantiques, à savoir un qbit qui résulte de la superposition de deux états possibles. Si les trois règles de Bruckner s'appliquaient uniquement à la théorie quantique, cela permettrait d'éliminer les autres axiomes de Hardy et conduirait au fondement de l'intrication, la plus significative des corrélations permises par la théorie quantique(7).

Que sont les règles de Brukner ?
  • La première est qu'un qbit peut passer en continu d'un état de superposition à l'autre. Ceci n'est pas possible dans la physique classique.
  • La seconde règle est que l'on ne peut extraire d'un qbit en état de superposition, en le mesurant, qu'un seul bit d'information à la fois.
  • La troisième règle ne s'applique qu'à des systèmes composites de deux ou plusieurs qbits. Connaissant les probabilités que les qbits individuels soient dans un état particulier et les probabilités de corrélation entre eux, on obtient l'état du système complet. Ceci enferme les propriétés de l'intrication entre des états quantiques que l'expérience peut faire apparaître dans le monde réel.
La chose serait alors d'une grande importance. L'intrication quantique, et les expériences qui permettent de la mesurer, lesquelles portent dorénavant sur des systèmes de plusieurs atomes, représentent une base indiscutable. Or seule une théorie aussi précisément corrélée que la théorie quantique peut à la fois obéir à tous les axiomes proposés et produire le type d'intrication quantique observable expérimentalement. Des théories moins précisément corrélées ne produisent aucune intrication. Dans d'autres, on peut mesurer tous les états de tous les qbits d'un système, connaître leurs corrélations et ne pas pouvoir connaître l'état global du système.

Mais pourquoi l'intrication quantique joue-t-elle un tel rôle dans la nature ? La question n'a pas encore de réponse. Pour Brukner, on pourrait envisager que, sans intrication, la matière ordinaire ne serait pas stable ; Il faudrait dans ce cas poursuivre l'observation des états d'intrication dans des corps de plus en plus proches de ceux de la matière ordinaire. Mais beaucoup de chercheurs ne sont pas convaincus. Ils soupçonnent qu'une règle encore à découvrir devrait permettre d'expliquer plus complètement la « réalité » du monde quantique, aussi bizarre que puisse être cette explication. On pourrait alors espérer trouver par une autre voie la relation entre la mécanique quantique et la gravité(8).

On voit en tous cas que le temps n'est plus où, devant la bizarrerie du monde quantique, la réponse la plus courante des physiciens quantiques aux curieux était « circulez, il n'y a rien à voir ».

Notes
(1) Voir sur ce point la discussion avec Michel Gondran "Entretien sur les expériences EPR, interaction d'échange et non-localité".
(2) Anthony Aguirre, Max Tegmark et David Layzer "Born in an Infinite Universe: a Cosmological Interpretation of Quantum Mechanics" http://arxiv.org/abs/1008.1066
(3) Sur ce qui précède, voir un article de Rachel Courland dans le Newscientist du 28 août 2010 dont nous nous sommes inspirés http://www.newscientist.com/article/mg20727753.600-infinite-doppelgangers-may-explain-quantum-probabilities.html?full=true
(4) Voir Richard Webb, "Reality gap"
http://www.newscientist.com/article/mg20727741.300-is-quantum-theory-weird-enough-for-the-real-world.html?full=true
(5)Caslav Brukner : http://homepage.univie.ac.at/caslav.brukner/
(6) Voir Lucien Hardy "Quantum Theory From Five Reasonable Axioms" http://arxiv.org/abs/quant-ph/0101012v4
(7) Voir Borivoje Dakic, Caslav Brukner, "Quantum Theory and Beyond: Is Entanglement Special ? http://arxiv.org/abs/0911.0695
(8) Voir Voir Miguel Navascués, Harald Wunderlich : "A glance beyond the quantum model"
http://rspa.royalsocietypublishing.org/content/466/2115/881.abstract?sid=ec83aa34-dc51-4c20-a77c-8998fff2c503

© Automates Intelligents
93 de septembre 2010
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samedi 26 juin 2010

L'espace et le temps (appel)

Philosophia Scientiae lance un appel à contributions

pour un numéro spécial sur le thème :

L'espace et le temps. Approches en philosophie, mathématiques et physique

Cahier thématique de Philosophia Scientiae 15/3 (automne 2011)

Editeurs invités : Christophe Bouriau, Catherine Dufour, Philippe Lombard

Date limite de soumission : 1er décembre 2010


Les concepts d'espace et de temps ont beaucoup évolué à la fois au gré des différentes théories physiques et mathématiques et au gré de la pensée philosophique. L'espace et le temps absolus de Newton, encore proches de l'intuition, trouvent une justification dans la construction transcendantale de Kant. La thermodynamique, et en particulier le second principe, semble apporter une solution au problème de la direction du temps, auquel la mécanique ne répond pas. L'irruption des géométries non-euclidiennes puis le développement de l'algèbre linéaire conduisent à une redéfinition du concept d'espace en mathématiques, indépendante de l'intuition. En physique, la relativité restreinte puis générale rendent obsolète l'espace-temps newtonien. Depuis Poincaré, les physiciens se sont attachés à construire espace et temps à partir des propriétés de groupes de transformations. La difficulté à construire une théorie quantique de la gravitation laisse à penser que ces concepts d'espace et temps ne sont pas aboutis. En théorie des boucles quantiques par exemple, espace et temps émergent naturellement de la théorie.

L'objectif du numéro est de réunir des contributeurs qui examineront certaines de ces conceptions modernes ou anciennes de l'espace et/ou du temps. Quels liens existent-ils entre les concepts de l'espace et du temps développés par les mathématiciens, les physiciens et les philosophes ? Faut-il et peut-on résoudre la question de la nature de l'espace et du temps ?

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Philosophia Scientiæ est une revue scientifique à comité de lecture qui publie des travaux en épistémologie, en histoire et en philosophie des sciences. Elle accueille notamment des études traitant des mathématiques, de la physique et de la logique, mais elle est ouverte aux travaux portant sur les autres disciplines scientifiques.
Elle est publiée aux éditions Kimé (Paris).

Les manuscrits des articles individuels, écrits en français, en allemand ou en anglais, doivent contenir un résumé en français et en anglais de 10 à 20 lignes, et être préparés pour une évaluation anonyme.

Pour toute information supplémentaire (anciens numéros, consignes aux auteurs, résumés), merci de consulter le site de la revue : http://poincare.univ-nancy2.fr/PhilosophiaScientiae/Accueil/.

Le comité de rédaction (philosophiascientiae[at]univ-nancy2.fr)

dimanche 30 mai 2010

Comment la matière l'a emporté de justesse sur l'antimatière

par Pierre Le Hir

Si l'on en croit le modèle standard de la physique, la page de journal où est imprimé cet article, ou l'écran sur lequel il s'affiche, ne devraient pas exister. Pas plus que les journalistes, les lecteurs, ni rien d'autre. Pas de galaxies, d'étoiles, de planètes. Pas de vie. Pourtant, nous sommes vivants, et le monde qui nous entoure bien réel. Parce que l'Univers a choisi la matière plutôt que l'antimatière. De très peu : une infime pincée supplémentaire de la première, qui a suffi à faire toute la différence. Pourquoi, comment ?

Des expériences menées au Fermilab de Chicago, avec le détecteur DZero du Tevatron - le collisionneur de particules le plus puissant au monde après le Large Hadron Collider (LHC) de l'Organisation européenne pour la recherche nucléaire (CERN) de Genève -, lèvent peut-être un coin du voile. Tout en ébranlant le socle de la physique fondamentale. Ces travaux, auxquels participent 500 physiciens de 19 pays, parmi lesquels une cinquantaine de chercheurs français du CNRS et du Commissariat à l'Énergie Atomique (CEA), ont été soumis pour publication à la revue Physics Review D.

En théorie, lors du Big Bang originel, voilà 13,7 milliards d'années, matière et antimatière ont été formées en quantités égales. Leurs composants élémentaires sont de même masse, mais de charge électrique opposée, à chaque particule de matière correspondant une antiparticule : ainsi de l'électron, de charge négative, et du positon, chargé positivement.

Or, lorsqu'une particule et une antiparticule se rencontrent, elles disparaissent dans un flash de lumière, leur masse se transformant en énergie. Si matière et antimatière étaient restées en quantités égales, elles auraient donc dû s'annihiler. A moins de supposer que l'Univers s'est scindé en domaines distincts, faits soit de matière, soit d'antimatière. Mais, alors, des déflagrations devraient se produire en permanence aux frontières de ces domaines, créant des rayons gamma cosmiques parvenant jusqu'à la Terre.

Les calculs montrent que, compte tenu du flux de ces rayons gamma, de tels domaines auraient au moins la taille de la totalité de l'Univers visible. Conclusion : l'antimatière primitive a totalement disparu de notre Univers. Celle qu'observent aujourd'hui les physiciens provient des rayons gamma heurtant l'atmosphère terrestre, ou des collisionneurs où elle est fabriquée en très petites quantités.

"VIOLATION DE SYMÉTRIE"

Les cosmologistes imaginent que l'Univers primordial a connu à ses tout premiers instants, alors qu'il était encore extrêmement dense et chaud, une phase de transition au cours de laquelle son équilibre thermodynamique a été rompu, explique Antonio Riotto, du groupe de recherche théorique du CERN. Une particule de matière sur 10 milliards aurait survécu à l'annihilation générale entre particules et antiparticules. C'est de ces rescapées que serait né le monde que nous connaissons.

A la fin des années 1960, le physicien russe Andreï Sakharov (Prix Nobel de la paix en 1975) a suggéré que des forces agissaient de façon différenciée entre matière et antimatière, provoquant une "violation de symétrie" entre particule et antiparticule. Cette asymétrie a ensuite été mise en évidence par plusieurs expériences.

La percée réalisée par les chercheurs du Fermilab, qui ont procédé, pendant huit ans, à plusieurs centaines de milliards de milliards de collisions entre protons et antiprotons, est d'avoir mesuré une différence de 1 % entre le nombre de particules (des muons) et d'antiparticules (des antimuons) générées par ces chocs, rapporte Marc Besançon (CEA). Un écart considérable que - c'est le plus vertigineux de l'histoire - le modèle standard de la physique, qui prévoit un taux d'asymétrie inférieur à 1 pour 1 000, est impuissant à expliquer.

Ces résultats ne pourront qu'aiguillonner les équipes du CERN, dont l'un des détecteurs, le LHCb, est dédié à l'étude de l'asymétrie entre matière et antimatière. S'ils demandent à être validés par de nouvelles mesures, ils marquent, commentent les chercheurs, une "nouvelle étape vers la compréhension de la prédominance de la matière dans l'Univers ", en faisant apparaître "l'existence de nouveaux phénomènes qui dépassent nos connaissances actuelles". Et qui appellent rien de moins qu'une nouvelle physique.

Article paru dans l'édition du journal Le Monde du 28.05.10.
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samedi 10 avril 2010

La Mécanique Quantique comme modèle formel de l'énaction (publication)


Le paradigme de l'énaction aujourd'hui
Apports et limites d'une théorie cognitive
« révolutionnaire »

Plastir, 2010, 18

par Olivier Penelaud

Résumé :

Il est question ici, de soulever le problème d'opérationnabilité souvent rencontré par les chercheurs des Sciences Cognitives qui, séduits par le cadre novateur de la théorie de l'énaction, ont voulu faire leur, ce paradigme. Pour tenter de comprendre le pourquoi de cette difficulté, nous allons : remonter à l'origine du concept, dont on trouve les prémisses dans la théorie de l'autopoïèse ; analyser son développement, en étudiant les notions spécifiques qui le définissent ; puis, focaliser notre attention sur les incohérences générées par sa pleine expression, en pointant notamment son difficile rapport avec le langage et sa dimension symbolique. Nous verrons qu'une des difficultés d'appropriation de l'énaction provient du cadre épistémique dans lequel on se place pour l'appréhender. En-effet, celle-ci convoque un changement paradigmatique, impliquant un changement d'ontologie non-trivial, identifié ici, comme être à la source du problème posé. Enfin, nous montrerons que le cadre de la Mécanique Quantique, plus particulièrement dans sa perspective informationnelle, peut apporter des éléments de réponses quant-aux limites évoquées.

Sommaire :

  1. Introduction
  2. Le vivant comme système autopoïétique
  3. Une cognition incarnée exempte de représentation
    1. La corporéité des connaissances
    2. Circularité, expérience du vécu et renversement phénoménologique
  4. Cognition sans représentation, quid du langage ?
    1. Pour une perspective énactive du langage
    2. Sous-détermination du troisième terme
  5. Enaction et modèles formels
    1. Pourquoi, malgré tout, une théorie « révolutionnaire » ?
    2. Mécanique Quantique Informationnelle et théorie cognitive relationnelle
  6. Conclusion

Article du n°18 de la revue Plastir disponible en pdf.

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dimanche 4 avril 2010

Qu'est-ce que la réalité ?



Réflexions autour de l'oeuvre de Stéphane Lupasco

par Basarab Nicolescu

Broché: 180 pages
Editeur : Liber - Montréal (15 octobre 2009)
Langue : Français

Disponible chez Amazon (20.42€)







Le mot "réalité" est un des plus prostitués de toutes les langues du monde. Nous croyons tous savoir ce qu'est la réalité mais, si on nous interroge, nous découvrons qu'il y a autant d'acceptions de ce mot que d'habitants sur la terre. Il n'est donc pas étonnant que les conflits sans nombre agitent sans cesse les individus et les peuples : réalité contre réalité. C'est une sorte de miracle que, dans ces conditions, l'espèce humaine existe encore.

Plus de soixante ans après l'affirmation de Wolfgang Pauli, un des fondateurs de la mécanique quantique: "la formulation d'une nouvelle idée de réalité est la tâche la plus importante et la plus ardue de notre temps", cette tâche reste inaccomplie. Et pour illustrer cette quête, je prends, comme cas exemplaire, l'œuvre de Stéphane Lupasco (1900-1988). J'ai eu le privilège de partager lamitié de Lupasco de 1968 à sa mort. Ce livre voudrait prolonger nos échanges intellectuels et spirituels au-delà de ce terme. En effet, la pensée de Lupasco est un système ouvert, soumis à un perpétuel questionnement constructif. Elle nous aide à avancer vers une sagesse en conformité avec les défis majeurs de notre siècle.
Basarab Nicolescu

Table des matières
  • Chapitre 1. L'œuvre de Stéphane Lupasco: vision panoramique
  • Chapitre 2. Au centre du débat: le tiers inclus
  • Chapitre 3. Niveaux de réalité et multiple splendeur de l'Être
  • Chapitre 4. Jung, Pauli, Lupasco face au problème psychophysique
  • Chapitre 5. Stéphane Lupasco et Gaston Bachelard: ombres et lumières
  • Chapitre 6. Du monde quantique au monde de l'art
  • Chapitre 7. Le tiers inclus, le théâtre de l'absurde, la psychanalyse et la mort
  • Chapitre 8. Dieu
  • Chapitre 9. Le dialogue interrompu: Fondane, Lupasco et Cioran
  • Chapitre 10. Abellio et Lupasco. Un idéal partagé
  • Chapitre 11. Entretien avec Edgar Morin
  • Chapitre 12. Pour ne pas conclure
  • Données biographiques et bibliographie


L'auteur :

Basarab Nicolescu est physicien théoricien, professeur à la Faculté d'Etudes Européennes de l'Université de Babes-Bolyai (Cluj-Napoca, Roumanie) et président-fondateur du Centre International de Recherche et Etudes Transdisciplinaires (CIRET). Homme de grand engagement humain et intellectuel, il est l'auteur d'un grand nombre de publications, notamment Nous, la particule et le monde (Rocher, 2002), La science, le sens et l'évolution (Le Félin, 1988) et Le tiers secrètement inclus (Babel, 2003).

Commentaire :

Ce livre écrit dans un style accessible à tous, renoue avec la Métaphysique telle qu'elle était pratiquée dans la Grèce antique, c.-à-d. originellement comme ta meta ta physica (ce qui vient après la Physique), abandonnée depuis les attaques acerbes assenées par les positivistes logiques au début du XXe siècle, et remise au goût du jour depuis les inconsistances théorétiques révélées par les théorèmes d'incomplétudes de Gödel en Mathématiques et les limites empiriques, révélant l'indétermination intrinsèque du monde subatomique, de la Mécanique Quantique. Loin d'être un traité de Métaphysique - qu'on ne s'y trompe pas - il essaie d'établir sur la base de l'oeuvre du Philosophe et Logicien Stéphane Lupasco (oeuvre à laquelle B. Nicolescu a personnellement participé en y-apportant le concept de niveaux de réalité) une conception claire mais néanmoins complexe - ternaire - de cette notion que nous croyons tous unanimement partagée et qui pourtant, est en reconstruction permanente : la Réalité.
O.P.

vendredi 2 avril 2010

Big Bang en sous-sol

Par Pierre Le Hir

Champagne au frais et ambiance fiévreuse, mardi 30 mars au petit matin, à l'Organisation européenne pour la recherche nucléaire (CERN) de Genève. Une expérience jamais réalisée, à partir du Large Hadron Collider (LHC, "grand collisionneur de hadrons"), le plus grand instrument scientifique du monde, doit peut être permettre d'éclaircir le mystère de la création de l'Univers. Dans les salles de contrôle, les équipes retenaient leur souffle. Une tension comparable à celle qui précède, à Cap Canaveral ou à Kourou, le lancement d'une navette ou d'une fusée Ariane. Jusqu'à la dernière minute, un paramètre non conforme pouvait faire retarder le tir. Non pas d'un lourd engin spatial, mais de minuscules faisceaux de particules subatomiques. Un défi technologique tout aussi complexe. "Cela revient un peu à lancer des aiguilles à travers l'Atlantique et à les faire entrer en collision à mi-parcours", expliquait Steve Myers, directeur des accélérateurs.

"Nous sommes prêts, et nous sommes confiants", assurait, quelques jours plus tôt, le directeur général du CERN, Rolf-Dieter Heuer. "Mais, ajoutait-il, nous ne sommes jamais à l'abri d'un incident. Il s'agit d'une machine nouvelle, pas d'une machine de série. Il faudra peut-être des heures, voire des jours, pour obtenir des collisions." Les chercheurs s'apprêtaient à provoquer, dans l'anneau de 27 km de circonférence enfoui, à 100 m sous terre, à la frontière franco-suisse, les premiers chocs entre protons à 7 millions de millions d'électrons-volts (7 tera-électrons-volts ou TeV). Une énergie encore jamais atteinte dans un accélérateur de particules. Trois fois et demie celle de l'instrument jusqu'alors le plus puissant, le Tevatron américain du Fermilab de Chicago, limité à 2 TeV.

Une collision titanesque

De quoi sont faites, par exemple, la matière noire et l'énergie sombre qui forment 96 % de l'Univers, dont nous ne connaissons qu'une infime partie ? Qu'est devenue l'antimatière qui, à l'aube de l'espace-temps, a sans doute été produite en même quantité que la matière, mais dont il ne reste plus trace ? Pourquoi les particules ont-elles une masse, et pourquoi certaines sont-elles lourdes et d'autres légères ? Le boson de Higgs, postulé par la théorie mais jamais observé, est-il la clé de cette masse ? Comment, encore, la "soupe primordiale" de l'Univers s'est-elle transformée, en quelques millièmes de seconde, en protons et en neutrons qui allaient donner naissance aux noyaux, aux atomes, puis aux étoiles et aux galaxies ? Existe-t-il des dimensions cachées, comme l'imagine un étrange scénario selon lequel les particules fondamentales ne ressemblent pas à des points, mais à des cordes en vibration? Nul ne sait si le LHC résoudra ces énigmes.

Les physiciens sont hommes de grande foi. Et de grande humilité. De la foi, il en faut pour construire, avec la ferveur des bâtisseurs de cathédrales, de gigantesques détecteurs où ils vont guetter, sans relâche, un signe venu de l'au-delà du monde visible. De l'humilité aussi, pour surmonter les coups du sort qui se sont acharnés sur eux. En septembre 2008, neuf jours après sa mise en service, une panne a plongé la machine dans le noir absolu.

Une nouvelle physique aux lois inconnues

"La patience paie", se réjouit aujourd'hui le patron du CERN. Depuis son redémarrage, en novembre 2009, le LHC aligne les succès. Fin novembre, des faisceaux de protons de 1,18 TeV ont circulé – sans se croiser – dans la boucle. En décembre ont été enregistrées des collisions à 2,36 TeV, qui amélioraient déjà, d'une courte tête, le record détenu depuis 2001 par la machine américaine. Enfin, le 19 mars, des faisceaux séparés ont été accélérés à 3,5 TeV. Restait le test crucial, tenté ce mardi : faire se percuter les faisceaux de protons, pour atteindre 7 TeV. Si tout va bien, annonce le CERN, le LHC sera exploité en continu "pendant une période allant de dix-huit à vingt-quatre mois, avec un court arrêt technique à la fin de 2010". Avant de monter en régime jusqu'à son énergie maximale de 14 TeV. Deux escadrons de chacun sept moustiques se heurtant de plein fouet pour le progrès de la science.

Car cette débauche d'énergie n'a d'autre finalité que l'avancée de la connaissance. L'espoir de voir naître une physique aux lois encore inconnues. Obligeant peut-être à repenser notre représentation du monde. "Les premières collisions de protons à haute énergie sont un événement très attendu par les physiciens du monde entier, pour lesquels de nouveaux horizons scientifiques s'ouvriront", piaffent d'impatience le CNRS et le Commissariat à l'énergie atomique (CEA), très impliqués dans ces travaux.

Nous sommes ici dans un pur sanctuaire de la recherche fondamentale. Même si le CERN s'enorgueillit d'être à l'origine du Web – inventé en 1989 pour permettre aux scientifiques de partager leurs informations – et d'avoir fait progresser les systèmes de calcul – chaque année, le LHC va collecter une masse de données équivalant à une pile de CD haute de 20 km –, les expériences n'auront aucune retombée pratique. Du moins à court ou à moyen terme. "La recherche fondamentale a toujours des applications, mais on ne sait jamais quand ni dans quel domaine", assure M. Heuer.

C'est toute la beauté de cette aventure. A l'heure de la "science utile", des nations – le CERN regroupe vingt Etats membres et cinq autres, Chypre, Israël, la Serbie, la Slovénie et la Turquie, ont fait acte de candidature – n'ont pas hésité à investir près de 4 milliards d'euros dans cet instrument. Et à en faire bénéficier 10 000 chercheurs de 85 pays. Déjà, cette communauté se projette dans le futur. Deux nouveaux accélérateurs sont à l'étude, pour prendre le relais du LHC à l'horizon 2025. Et repousser encore les frontières de la physique. Ou de la métaphysique ?

Article paru dans l'édition du journal Le Monde du 30.03.10.
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vendredi 5 février 2010

Whitehead : métaphysique du potentiel

Whitehead et les pères fondateurs de la mécanique quantique
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Par Sébastien Poinat



Introduction

Le contraste est frappant entre les textes de Whitehead traitant de la théorie de la relativité et ceux consacrés à la mécanique quantique : autant les premiers sont longs et nombreux, autant les seconds sont rares et, en général, assez brefs. Dans Procès et Réalité, le texte majeur de Whitehead, on ne trouve que quelques allusions aux phénomènes quantiques ; il en va de même des autres ouvrages de Whitehead où les remarques sur la mécanique quantique sont finalement assez marginales. La seule exception concerne La Science et le monde moderne, où un chapitre d’une dizaine de pages est consacré à la mécanique quantique. En revanche, Whitehead mène, à plusieurs reprises, des discussions très serrées de la théorie de la relativité, notamment dans Le Concept de nature et dans La Science et le monde moderne. De même, Whitehead évoque très souvent le nom d’Einstein, à propos de ses travaux sur la relativité, alors que ceux de Bohr, de Heisenberg, ou de Schrödinger n’apparaissent pas dans les ouvrages qu’on vient de citer. Cette absence de mention explicite est d’autant plus remarquable que Whitehead écrit ses principaux ouvrages de philosophie au moment même où la mécanique quantique est en train de naître, c’est-à-dire dans les années 1920–1930.

Toutefois, en suivant les éléments de réflexion donnés par Whitehead à propos de la mécanique quantique, il est possible de tisser des liens avec la nouvelle physique et les scientifiques qui l’ont bâtie. Ces derniers ont en effet été amenés à réfléchir sur des questions que l’on retrouve dans la philosophie de Whitehead : quels sont les composants ultimes de la nature ? Quel est le rapport entre les ondes et les corpuscules ? Qu’est-ce que la réalité ? La mécanique quantique est en effet une théorie physique mais la signification profonde des formules qu’elle contient est si délicate à saisir qu’elle nous oblige à repenser ces grandes questions de métaphy­sique et d’épistémologie.

Ce que nous nous proposons de faire ici, c’est justement d’expliciter ces liens, de construire les éléments d’un débat qui n’eut malheureusement pas lieu directement. Pour cela, nous suivrons progressivement les éléments de réflexion donnés par Whitehead sur la mécanique quantique ; nous pourrons ainsi les confronter aux analyses des pères fondateurs de la mécanique quantique, et voir comment Whitehead se situe dans les débats qui les occupèrent au début du xxe siècle. Insistons sur ce point : il ne s’agira pas ici de faire de nouveaux rapprochements entre la philosophie de Whitehead et la mécanique quantique en général, mais de situer Whitehead par rapport aux physiciens de son époque qui fondèrent la théorie quantique.

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Texte intégral disponible sur le site de Noesis, à : http://noesis.revues.org/index1628.html
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samedi 21 novembre 2009

Philosophie et Mathématiques : Le probable, l'aléatoire, le statistique

Année 2009-2010
SÉMINAIRE DE PHILOSOPHIE ET MATHÉMATIQUES
Ecole normale supérieure, Paris



Pierre CARTIER, Jean-Baptiste JOINET, Giuseppe LONGO, Jean PETITOT, Bernard TEISSIER

Le séminaire se tient, sauf exception signalée, le lundi à 18h 00,
salle: Amphi Rataud, Bâtiment Rataud, étage -1,
45, rue d'Ulm, Paris

Thème : "Le probable, l'aléatoire, le statistique"

http://www.di.ens.fr/users/longo/philo-math.html

PROGRAMME PRELIMINAIRE

  • 11 janvier 2010 : Pierre Cartier (Mathématiques, CNRS-IHES)
    "Modèles mathématiques du gris (Martingales et moyennisation d'échelle)".
  • 18 janvier : Marc Barbut (CAMS, EHESS)
    "Paul Lévy et Vilfredo Pareto. Lois stables dans les sciences sociales".
  • 25 janvier : Sandro Graffi (Matematica, Univ. Bologna)
    "On the origin of the statistical interpretation of Quantum Mechanics".
  • 1 février : Daniel Bennequin (Mathématiques, Paris VII)
    "Topologies, probabilités et informations".
  • 8 février : Jacques Droulez (LPPA, Collège de France)
    "De la cognition aux interactions moléculaires: une approche probabiliste".
  • 15 février : Jean-Jacques Kupiec (Biologie, Centre Cavalliès, ENS)
    "Ontophylogenèse".
  • 22 février : Alain Desrosières (INSEE)
    "Analyse des données et sciences humaines".
  • 8 mars 2010 : Thierry Paul (Maths-Physique, CNRS-X)
    "Aléa(s) et événement(s)".
  • 15 mars : Catuscia Palamidessi (Informatique, INRIA-X, Paris)
    "Nondeterminism and randomness in concurrency".
  • 22 Mars : Pablo Arrighi (Informatique, IMAG, Univ. Grenoble)
    "Superpositions quantiques, probabilités et causalité".
  • 29 mars : Alain Blum (INED)
    "La science statistique et le pouvoir : l'exemple soviétique".
  • 12 avril : Gilles Dowek (Informatique, INRIA-X)
    "Calculabilité, variables aléatoires et mondes possibles".
  • 26 avril : Thomas Heams (Biologie, AgroParisTech)
    "Expression stochastique des gènes : du bruit à la fonction".
  • 3 mai : David Bessis (Mathématiques, CNRS)
    "Le problème Netflix, 100 000 000 données et 1 000 000 dollars".
  • 10 mai : Annick Lesne (Physique, CNRS-IHES)
    "Entropie de Shannon et taux d'entropie: à la croisée des probabilités, des systèmes dynamiques et de la physique statistique".
  • 17 mai : Hervé Le Bras (EHESS, Paris)
    "Quatre problèmes à la carte : peuplement multifractal, lissage elliptique, modèle de ségrégation de Schelling, modèles d'allocation des migrations et des mariages".

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